mardi 27 août 2013

Inde: l'utopie Chandigarh

(Paru dans la section Voyage de La Presse + le 17 août 2013)



(Chandigarh, Inde) - C'est le rêve d'une cité nouvelle, entièrement planifiée, dans un pays pauvre et chaotique. Chandigarh, c'est la rencontre de deux grands esprits, l'architecte franco-suisse Le Corbusier et le premier premier ministre de l'Inde indépendante, Jawaharlal Nehru. Soixante ans après sa fondation, l'utopie a perdu de son lustre, mais Chandigarh demeure l'une des villes les plus agréables du pays.
La ville est située à peine à plus de 250 km au nord de Delhi. Mais en Inde, on dit que ceux qui n'ont pas les moyens de se payer un voyage en Europe ou en Amérique du Nord peuvent toujours aller faire un tour à Chandigarh pour en avoir un aperçu.
La comparaison doit être prise avec un gros grain de sel, mais n'empêche, en arrivant de n'importe quel capharnaüm urbain surpeuplé du reste du pays, la capitale conjointe des États de l'Haryana et du Pendjab (qui ne fait toutefois officiellement partie d'aucun des deux) a de quoi dérouter. Car contrairement à la plupart - sinon la totalité - des 53 autres villes de plus de 1 million d'habitants de l'Inde, Chandigarh donne l'étrange impression d'être habitable. Ce qu'il faut lire : on pourrait y élever des enfants sans trop craindre pour leur santé pulmonaire et leur sécurité chaque fois qu'ils traversent la rue.
La ville fleurie
Ville en damier, Chandigarh est organisé en secteurs numérotés, divisés par des artères à plusieurs voies, dont une réservée pour les bicyclettes et les rickshaws (vélo-taxis). Les ronds-points fleuris à chaque intersection auraient de quoi faire rougir bien des villes québécoises. Tout comme la quantité innombrable de parcs, de verdure et d'arbres en bordure de route.
Si ce n'était des chiens errants, de l'irritante manie du klaxon à tout vent même en l'absence d'embouteillage et des vendeurs de chai (thé au lait) sur les trottoirs, on pourrait presque oublier qu'on est en Inde.
Et c'était bien l'objectif de l'édification de cette ville. Repartir à neuf.
Après la douloureuse partition des Indes britanniques (qui mena à la formation du Pakistan, à l'exil d'un côté ou de l'autre de la frontière de plus de 12 millions de personnes et à la mort de plusieurs centaines de milliers), le premier ministre Nehru a voulu faire de Chandigarh le « symbole de la libération de l'Inde, affranchie des traditions du passé, l'expression de la foi des nations dans l'avenir ».
L'idéal de Le Corbusier
Lorsque le déjà célèbre Le Corbusier s'est joint au projet après la mort subite du premier architecte, il venait aussi pour y réaliser un idéal. Et « non pas pour faire de l'argent », comme il l'écrivit à Nehru dans une lettre aujourd'hui exposée dans son ancien bureau de Chandigarh, devenu le fort intéressant Centre Le Corbusier. « J'apporte à ce pays une doctrine [...], un savoir-faire technologique et une philosophie architecturale et urbanistique particulière. Bref, le fruit de l'expérience d'un homme de 65 ans. »
Carte blanche en main, Le Corbusier a utilisé Chandigarh pour expérimenter. De sorte que la ville qu'il a livrée est réellement « nouvelle ». Officiellement inaugurée le 7 octobre 1953, c'est un mélange de villas et de centres commerciaux à la nord-américaine et d'immeubles administratifs et d'habitation gris à la soviétique.
Le complexe « Capitale », qui regroupe la mairie, la haute cour, le parlement (aux allures de centrale nucléaire) et d'autres immeubles administratifs conjoints aux Pendjab et à l'Haryana est le meilleur exemple de cette influence socialiste. Le complexe est également censé être le haut fait d'armes de Le Corbusier. Mais six décennies plus tard, son lustre est depuis longtemps disparu. Une chose est certaine : sa visite ne vaut certainement pas toute l'énergie perdue pour obtenir les quatre ou cinq autorisations nécessaires pour y accéder.
Rock Garden
En 1958, alors que Chandigarh apprenait à exister, un inspecteur de la route aux tendances artistiques a commencé en secret à construire illégalement ce qui deviendrait des décennies plus tard la plus grande attraction de la ville. Et en quelque sorte, son antithèse.
Après avoir défriché un terrain à l'insu de l'administration locale, Nek Chand a commencé à y bâtir un immense labyrinthe de pierre, qui se voulait au départ une reconstitution de son village natal, de l'autre côté de la nouvelle frontière indo-pakistanaise hautement militarisée. Pour édifier son « Royaume des dieux et des déesses », il n'a utilisé que des matériaux recyclés, la plupart provenant des villages rasés pour faire place à Chandigarh.
Lorsque les autorités l'ont découvert en 1973, loin de le démolir, ils ont plutôt financé la poursuite des travaux et libéré Chand de ses tâches pour qu'il se consacre à temps plein à son édification.
Rebaptisé Rock Garden, le complexe hétéroclite joue avec les dimensions : après un haut couloir étroit en pierre, on passe par une porte minuscule pour accéder à un vaste espace orné de statuettes d'humains et d'animaux faites de matériaux divers, espace à son tour suivi d'une chambrette exigüe. Contrairement au reste de la ville linéaire, impossible de deviner ce qui nous attend au détour de ce jardin des fantaisies.
Chandigarh, ville nouvelle, certes, mais ville indienne tout de même. Il y a ici de la place pour tout. Et son contraire.
Comment s’y rendre?

Trois trains quotidiens relient Chandigarh à New Delhi en trois heures et demie. De Chandigarh, un train rapide se rend à Amritsar en quatre heures.

L’aéroport de Chandigarh reçoit de nombreux vols en provenance des quatre coins de l’Inde, souvent via New Delhi. En s’y prenant un peu d’avance, le prix d’un aller simple varie entre 60 et 100$ CAN.

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