jeudi 29 août 2013

Dahi handi: pyramides humaines au nom de Krishna... et de la politique



Chaque année à l'occasion de l'anniversaire du dieu Krishna («Krishna janmashtami»), des centaines d'équipes participent à des concours de pyramides humaines à travers Bombay et l'État du Maharashtra. L'objectif est de former une pyramide assez haute pour aller casser un pot contenant du lait, du yogourt, du beurre, des fruits et de l'eau, accroché dans les airs.


La tradition du «dahi handi» («pot de yogourt») est tirée d'un épisode du Mahabharata, l'une des deux grandes épopées de la mythologie hindoue avec le Ramayana. Selon la légende, Krishna avait l'habitude de voler des pots de yogourts et de beurre. 

Depuis quelques années, les partis politiques ont récupéré l'événement. Députés et conseillers municipaux font monter les enchères et organisent chacun leur dahi handi en promettant à l'équipe gagnante une récompense allant jusqu'à 150 000$ (l'histoire ne spécifie pas la provenance de ces fonds...)





L'événement est loin d'être sans danger. Les «châteaux espagnols» s'effondrent très souvent et les blessures sont nombreuses. L'an dernier, deux participants sont morts et 225 ont dû être hospitalisés. Certains demeurent paraplégiques. Le record Guiness de la plus haute pyramide – 43,79 pieds (13,34 mètres) – date de l'an dernier. 







mardi 27 août 2013

Varanasi: sacré Gange


(Paru le 17 août 2013 dans le cahier Voyage de La Presse)

Varanasi, Inde - Si vous en avez assez des réincarnations, c'est à Varanasi, sur les rives du Gange, qu'il faut venir pousser votre dernier soupir. Ou du moins, vous faire incinérer. Dans cette ville sacrée de l'hindouisme, plongée dans la spiritualité jusqu'au cou, les harceleurs de touristes ne manquent toutefois pas de vous ramener constamment les deux pieds sur terre.



Les journées commencent tôt à Varanasi, cité autrefois baptisée Bénarès, et chérie des hippies pendant les années 60 et 70. Dès le lever du soleil, vers 5h, la ville se met en branle. Du balcon de l'hôtel, on entend immanquablement les bateliers sur les ghats - ces marches en pierre qui mènent au fleuve - inviter les visiteurs à une petite balade matinale sur le Gange. C'est que dans trois heures, il sera trop tard. Le soleil sans pitié rendra l'exercice suicidaire.
Sur le ghat Manikarnika, les cendres des bûchers funéraires de la nuit passée laissent échapper leurs derniers nuages de fumée. Les doms, une caste d'intouchables qui détient le monopole de la tâche ingrate de brûler les morts, s'affairent à déblayer les lieux en prévision de l'arrivée de nouveaux cadavres. D'autres s'occupent de décharger les bateaux remplis de billots, qui seront utilisés pour les bûchers.
Eaux troubles
En se baladant sur les quelques kilomètres de ghats qui longent le Gange, on observe les baigneurs de tous âges en train de se "purifier" dans le très pollué fleuve sacré. Autour d'eux, des troupeaux entiers de vaches - tout aussi sacrées - plongent dans l'eau opaque pour se rafraîchir. Outre les déchets de toutes sortes qui flottent à la surface, l'idée que des cadavres d'enfants, de suicidés, de femmes enceintes, d'hommes saints et autres interdits de crémation y sont régulièrement jetés nous convainc de ne pas y tremper le pied à notre tour.
En dépit du mysticisme environnant, il est pratiquement impossible de trouver une quelconque tranquillité d'esprit en déambulant au bord du Gange. "Boat? Postcard? Massage? Haschisch?" À toute heure, le touriste est sollicité, suivi sur plusieurs mètres, avec une insistance qui n'accepte aucun refus, qu'il soit poli ou agressif.
Paradoxalement, dans cette ville censée célébrer l'harmonie entre les hommes et les dieux, il faut donc savoir mettre son humanité de côté. Seul moyen de rester zen: ignorer systématiquement ceux qui vous abordent d'un air déterminé. Tout signe d'attention à leur égard équivaut à une entrée dans un piège à doigts chinois dont il pourrait ne pas être aisé de sortir sans se délester de quelques roupies.
Retrait dans la vieille ville
Lorsque la chaleur devient trop intense sur les ghats, mieux vaut se retrancher dans les ruelles exigües de la vieille ville. En se perdant dans les dédales de boutiques d'artisanat et de stands d'alimentation, il est toutefois recommandé de garder la tête basse. Pas autant pour fuir les regards des vendeurs désespérés que pour éviter de mettre le pied dans un tas de fumier ou encore de marcher sur un chien errant qui dort insouciamment sur le pavé.
Cérémonies et bûchers funéraires
Vers 17h, lorsque la chaleur de l'après-midi commence à se faire moins oppressante, habitants, fidèles et touristes envahissent de nouveau les ghats. À plusieurs endroits, les jeunes hommes transforment ces immenses escaliers de pierre en étranges terrains de cricket longilignes qui ont peu à voir avec la surface de jeu habituellement ovale et plate du sport national de l'Inde. Les bons frappeurs envoient régulièrement la balle dans le Gange, ce qui oblige les voltigeurs à une petite baignade pour aller la récupérer.
Dans les coins moins fréquentés, on retrouve des amoureux prudes, tranquillement assis côte à côte. Pas question qu'ils s'embrassent en public, si ce n'est que très discrètement. Nous sommes en terre conservatrice. Ils doivent donc se contenter de se tenir par la main et de discuter jusque tard le soir.
Le coucher du soleil marque également le début des cérémonies religieuses sur le ghat principal. Elles sont destinées autant aux touristes étrangers qu'aux pèlerins. La configuration des lieux limitant le nombre de places, une partie des spectateurs regarde les rituels colorés et enflammés à partir d'embarcations sur le fleuve.
La vraie expérience humaine de Varanasi se trouve toutefois du côté des bûchers funéraires de Manikarnika. Certes, là aussi les arnaqueurs pullulent, cherchant à vous soutirer une "amende" pour une photo interdite que vous n'avez jamais prise.
Mais on peut aussi y trouver une réelle sincérité, chez les pèlerins et visiteurs funéraires. Comme chez ce jeune homme de l'État du Bihar voisin qui nous aborde pour s'enquérir de notre origine. Dans un anglais plus que sommaire, il explique qu'il accompagne la dépouille de son oncle octogénaire, mort quelques jours plus tôt. Après avoir été immergé dans le Gange, le corps est recouvert de billots de bois, vendus très chèrement à la famille par les doms. Un brahmane (prêtre hindou) effectue les derniers rituels avant qu'un proche mâle du défunt allume le bûcher. Pas une larme n'est versée durant tout le processus. Après tout, le trépassé a une chance inouïe: lorsque ses cendres seront jetées dans le fleuve sacré, il atteindra la moksha, la libération finale de l'âme du cycle des réincarnations. Fini les souffrances terrestres.

Cinq choses insolites à faire en Inde

(Paru dans le cahier voyage de La Presse le 17 août 2013)


1. VISITER LE MUSÉE DES TOILETTES
Caché dans un quartier excentré de l'ouest de New Delhi, ce fascinant musée retrace l'histoire de la toilette et les défis sanitaires de l'Inde moderne, où plus de la moitié des foyers ne disposent pas de latrines. Apprenez notamment comment on transforme les excréments en gaz à cuisson.
2. PLONGER AU COEUR DE LA KUMBH MELA
Plus grand rassemblement religieux de la planète, la " Fête de la cruche " a attiré cette année 120 millions d'hindous en 55 jours au bord du Gange. La ville temporaire créée pour l'occasion est impressionnante, tout comme les saddhus, ces saints hommes de l'hindouisme au coeur de la fête. La Kumbh Mela est tenue en alternance dans quatre villes, et les prochaines présentations auront lieu à Nasik (2015) et à Ujjain (2016).
3. OBSERVER LES FLAMANTS ROSES URBAINS
Chaque hiver, 10 000 flamants roses viennent se régaler sur les berges vaseuses de Bombay... aux abords d'une raffinerie de pétrole. À quelques minutes du centre-ville, l'endroit est facile d'accès. Apportez vos jumelles et un bon objectif. Mais faites vite, car le développement chaotique de la mégapole et la pollution menacent chaque année un peu plus ce lieu de migration.
4. REGARDER COPULER LES LUCIOLES
Durant les nuits de juin, le village de Purushwadi, dans le Maharashtra, prend des airs de Noël pas très catholique. Les arbres du village sont illuminés par des lucioles femelles en rut, qui attirent leurs partenaires mâles en se faisant aller le clignotant. Le spectacle est féérique. L'agence d'écotourisme Grassroutes organise des excursions à Purushwadi. Les citadins sont nourris et guidés par les villageois, principaux bénéficiaires de cette microindustrie.
5. DÉCOUVRIR LES COULISSES D'UN BIDONVILLE
Rendu célèbre par le film Slumdog Millionaire, le bidonville de Dharavi, en plein coeur de Bombay, est loin d'être un simple ramassis de misère. Ses habitants sont à l'origine de milliers de petites entreprises, preuve qu'on peut créer une économie avec des bouts de chandelles. L'agence Reality Tours organise des excursions explicatives de Dharavi, plus sociologiques que voyeuristes (photos interdites). Il est aussi facile et sécuritaire d'aller se perdre par soi-même le jour dans cet ensemble de ruelles étroites, étourdissantes et insalubres.

Inde: l'utopie Chandigarh

(Paru dans la section Voyage de La Presse + le 17 août 2013)



(Chandigarh, Inde) - C'est le rêve d'une cité nouvelle, entièrement planifiée, dans un pays pauvre et chaotique. Chandigarh, c'est la rencontre de deux grands esprits, l'architecte franco-suisse Le Corbusier et le premier premier ministre de l'Inde indépendante, Jawaharlal Nehru. Soixante ans après sa fondation, l'utopie a perdu de son lustre, mais Chandigarh demeure l'une des villes les plus agréables du pays.
La ville est située à peine à plus de 250 km au nord de Delhi. Mais en Inde, on dit que ceux qui n'ont pas les moyens de se payer un voyage en Europe ou en Amérique du Nord peuvent toujours aller faire un tour à Chandigarh pour en avoir un aperçu.
La comparaison doit être prise avec un gros grain de sel, mais n'empêche, en arrivant de n'importe quel capharnaüm urbain surpeuplé du reste du pays, la capitale conjointe des États de l'Haryana et du Pendjab (qui ne fait toutefois officiellement partie d'aucun des deux) a de quoi dérouter. Car contrairement à la plupart - sinon la totalité - des 53 autres villes de plus de 1 million d'habitants de l'Inde, Chandigarh donne l'étrange impression d'être habitable. Ce qu'il faut lire : on pourrait y élever des enfants sans trop craindre pour leur santé pulmonaire et leur sécurité chaque fois qu'ils traversent la rue.
La ville fleurie
Ville en damier, Chandigarh est organisé en secteurs numérotés, divisés par des artères à plusieurs voies, dont une réservée pour les bicyclettes et les rickshaws (vélo-taxis). Les ronds-points fleuris à chaque intersection auraient de quoi faire rougir bien des villes québécoises. Tout comme la quantité innombrable de parcs, de verdure et d'arbres en bordure de route.
Si ce n'était des chiens errants, de l'irritante manie du klaxon à tout vent même en l'absence d'embouteillage et des vendeurs de chai (thé au lait) sur les trottoirs, on pourrait presque oublier qu'on est en Inde.
Et c'était bien l'objectif de l'édification de cette ville. Repartir à neuf.
Après la douloureuse partition des Indes britanniques (qui mena à la formation du Pakistan, à l'exil d'un côté ou de l'autre de la frontière de plus de 12 millions de personnes et à la mort de plusieurs centaines de milliers), le premier ministre Nehru a voulu faire de Chandigarh le « symbole de la libération de l'Inde, affranchie des traditions du passé, l'expression de la foi des nations dans l'avenir ».
L'idéal de Le Corbusier
Lorsque le déjà célèbre Le Corbusier s'est joint au projet après la mort subite du premier architecte, il venait aussi pour y réaliser un idéal. Et « non pas pour faire de l'argent », comme il l'écrivit à Nehru dans une lettre aujourd'hui exposée dans son ancien bureau de Chandigarh, devenu le fort intéressant Centre Le Corbusier. « J'apporte à ce pays une doctrine [...], un savoir-faire technologique et une philosophie architecturale et urbanistique particulière. Bref, le fruit de l'expérience d'un homme de 65 ans. »
Carte blanche en main, Le Corbusier a utilisé Chandigarh pour expérimenter. De sorte que la ville qu'il a livrée est réellement « nouvelle ». Officiellement inaugurée le 7 octobre 1953, c'est un mélange de villas et de centres commerciaux à la nord-américaine et d'immeubles administratifs et d'habitation gris à la soviétique.
Le complexe « Capitale », qui regroupe la mairie, la haute cour, le parlement (aux allures de centrale nucléaire) et d'autres immeubles administratifs conjoints aux Pendjab et à l'Haryana est le meilleur exemple de cette influence socialiste. Le complexe est également censé être le haut fait d'armes de Le Corbusier. Mais six décennies plus tard, son lustre est depuis longtemps disparu. Une chose est certaine : sa visite ne vaut certainement pas toute l'énergie perdue pour obtenir les quatre ou cinq autorisations nécessaires pour y accéder.
Rock Garden
En 1958, alors que Chandigarh apprenait à exister, un inspecteur de la route aux tendances artistiques a commencé en secret à construire illégalement ce qui deviendrait des décennies plus tard la plus grande attraction de la ville. Et en quelque sorte, son antithèse.
Après avoir défriché un terrain à l'insu de l'administration locale, Nek Chand a commencé à y bâtir un immense labyrinthe de pierre, qui se voulait au départ une reconstitution de son village natal, de l'autre côté de la nouvelle frontière indo-pakistanaise hautement militarisée. Pour édifier son « Royaume des dieux et des déesses », il n'a utilisé que des matériaux recyclés, la plupart provenant des villages rasés pour faire place à Chandigarh.
Lorsque les autorités l'ont découvert en 1973, loin de le démolir, ils ont plutôt financé la poursuite des travaux et libéré Chand de ses tâches pour qu'il se consacre à temps plein à son édification.
Rebaptisé Rock Garden, le complexe hétéroclite joue avec les dimensions : après un haut couloir étroit en pierre, on passe par une porte minuscule pour accéder à un vaste espace orné de statuettes d'humains et d'animaux faites de matériaux divers, espace à son tour suivi d'une chambrette exigüe. Contrairement au reste de la ville linéaire, impossible de deviner ce qui nous attend au détour de ce jardin des fantaisies.
Chandigarh, ville nouvelle, certes, mais ville indienne tout de même. Il y a ici de la place pour tout. Et son contraire.
Comment s’y rendre?

Trois trains quotidiens relient Chandigarh à New Delhi en trois heures et demie. De Chandigarh, un train rapide se rend à Amritsar en quatre heures.

L’aéroport de Chandigarh reçoit de nombreux vols en provenance des quatre coins de l’Inde, souvent via New Delhi. En s’y prenant un peu d’avance, le prix d’un aller simple varie entre 60 et 100$ CAN.

La fin du télégraphe indien


(Paru le 23 juin dans la chronique «Regards sur le monde» de La Presse +)
(Bombay, Inde) - La dernière fois que le télégraphiste D. B. Wargade a reçu un télégramme personnel, c'était en 1987. « Mon frère m'annonçait le décès de mon père. Le livreur m'a offert ses condoléances », se rappelle-t-il. Depuis, M. Wargade a transmis des milliers de taar (« télégrammes », en hindi) à travers Bombay, l'Inde et le reste du monde. Mais plus personne n'a utilisé cette technologie pour l'informer de quoi que ce soit.
L'annonce il y a 10 jours par la société d'État BSNL de l'interruption du service télégraphique indien - l'un des derniers réseaux du genre dans le monde - ne l'a donc pas du tout surpris. « Ils perdent des dizaines de millions de roupies par année [23 millions, selon BSNL]. Tout cela est normal avec les progrès technologiques. Les gens préfèrent communiquer par SMS ou par internet aujourd'hui », constate M. Wardage, sans l'once d'un regret. Comme ses collègues, il sera assigné à d'autres tâches d'ici sa retraite, dans trois ans.
Depuis l'établissement en 1850 de la première ligne entre Calcutta et Diamond Harbour, le télégraphe a été étroitement lié à l'histoire de l'Inde. En 1857, alors que le réseau s'étendait déjà sur plus de 6400 km, il a joué un rôle crucial dans la répression par l'armée britannique de la révolte des cipayes, premier mouvement anticolonial du pays.
Jusqu'à la libéralisation de l'économie, en 1991, le télégraphe demeurait le seul moyen de communication d'urgence pour une majorité d'Indiens, qui devaient souvent attendre jusqu'à 10 ans l'installation d'une ligne téléphonique dans leur maison.
Aujourd'hui, même si les taux de pénétration de l'internet et de la téléphonie cellulaire demeurent encore faibles - le quart des Indiens seulement possèdent un cellulaire -, les avancées technologiques ont fini par avoir raison du télégraphe. À 25 roupies (0,40 $) les 30 mots - mais cinq roupies seulement pour l'annonce d'un décès -, il ne fait pas le poids devant le texto ou le gazouillis.
Inévitable déclin
En 34 ans au Bureau télégraphique central de Bombay, D. B. Wardage a connu l'âge d'or de ce système de communication, sa modernisation, puis son déclin.
Pour joindre le prestigieux service en 1979, il a dû suivre un cours intensif de neuf mois, durant lequel il a appris à maîtriser le code morse, en anglais, mais aussi en hindi et en marathi, la langue officielle de l'État du Maharashtra.
Six ans plus tard, les manipulateurs du code morse étaient remplacés par des téléimprimeurs, sorte de machine à écrire expédiant les messages déjà sous forme de texte. À cette époque, le réseau comptait 45 000 bureaux à travers le pays et acheminait quelque 60 millions de télégrammes annuellement.
Depuis le milieu des années 2000 et l'implantation du Système de messagerie télégraphique sur le web, l'envoi d'un télégramme entre les 671 bureaux restants ne diffère guère de celui d'un courriel.
Preuve légale
Hormis une vague de nostalgie, la fin de la télégraphie pourrait causer des tracas judiciaires à certains. C'est qu'en Inde, un télégramme fait office de document légal. La presque totalité des 5000 télégrammes toujours envoyés quotidiennement le sont pour cette raison. Avocats, policiers, courtiers et autorités gouvernementales s'en servent pour transmettre des avis importants. Les soldats en permission correspondent avec leur base par télégramme pour demander une extension de séjour. Pour l'instant, rien n'a été prévu afin de pallier la disparition de cet outil juridique plus rapide que le courrier recommandé.
Cela donne au moins une raison de regretter la mort du patriarche des micromessages.
Un télégramme au Canada
Au Canada, deux entreprises, Telegrams Canada et Télégramme Plus, ont repris la tâche délaissée par AT & T en 1999. Elles ne prennent toutefois les commandes que par l'internet ou par téléphone et facturent au moins 20 $ par missive, le double pour un télégramme international.

Inde: arnaques et bidonvilles

(Publié le 15 juin 2013 dans La Presse)


(Bombay, Inde) - Plus de la moitié des 18 millions d'habitants de Bombay vivent dans des bidonvilles. Pour améliorer leurs conditions de vie, les autorités ont lancé un programme de relogement censé profiter à la fois aux citadins défavorisés et aux promoteurs immobiliers. La réalité est toutefois moins idyllique que le projet sur papier.
Quand les habitants de Ganesh Krupa ont appris qu'ils auraient gratuitement droit à un logement neuf, ils étaient enchantés. Leur bidonville de passages étroits, d'égouts à ciel ouvert et de baraques faites de ciment et de tôle serait rasé, mais c'était pour faire place au progrès. Et ils seraient les premiers à en bénéficier. Dix ans plus tard, le rêve a un arrière-goût de duperie.
« Nous n'avons jamais signé de contrat avec cette entreprise. » C'est ce que répète Manda Digambar Mane en regardant, impuissante, la pelle mécanique du promoteur Shivalik remuer les ruines de sa demeure.
Quelques heures plus tôt, la dame de 40 ans avait toujours du linge accroché sur la corde, espérant que l'avis d'expulsion placardé sur sa maison ne serait pas mis à exécution.
La voilà désormais à la rue avec son mari et leurs deux enfants, entourés de meubles et d'effets personnels rapidement jetés dans des sacs de jute, comme des dizaines de familles voisines.
Faux miracle
Pour les résidants de Ganesh Krupa, un secteur de Golibar, deuxième plus grand bidonville de Bombay avec 125 000 habitants, tout avait pourtant bien commencé. En 2003, quelque 300 familles voisines avaient décidé de profiter d'un plan gouvernemental de réhabilitation des bidonvilles, présenté comme la solution miracle pour en finir avec les quartiers insalubres des mégapoles des pays en développement.
Selon ce modèle, une communauté défavorisée forme un regroupement administratif et se lie à un promoteur pour qu'il rase ses baraques et les remplace par des tours dans lesquelles chaque famille obtient un appartement gratuitement. En échange, l'entreprise a le droit de bâtir un nombre égal d'appartements destinés à la vente.
Dans un contexte de boom immobilier comme celui de Bombay, l'équation ne devait faire que des gagnants. Or, les habitants de Ganesh Krupa disent aujourd'hui avoir été trompés. Ils jurent n'avoir jamais conclu d'entente avec Shivalik. L'entreprise aurait selon eux falsifié leurs signatures pour obtenir les autorisations de démolition.
Ils ne sont pas seuls. Cinq autres regroupements de citoyens sont devant les tribunaux pour bloquer un projet de réaménagement. Le ministre fédéral du Logement s'est maintes fois inquiété des « irrégularités présumées » qui entachent le plan de réhabilitation.
« Ce programme est avant tout une façon pour les politiciens, les promoteurs et les bureaucrates de mettre la main sur des terrains de grande valeur », constate Medha Patkar, célèbre militante des droits des démunis, qui a mené plusieurs grèves de la faim et manifestations pour freiner les démolitions contestées.
Dans certains cas, les bidonvilles se sont transformés en demeures luxueuses et en centres commerciaux, alors que leurs habitants étaient relogés en périphérie de la ville.
« Nous ne sommes pas contre le développement », assure Shailesh Kamkar, un résidant de Ganesh Krupa qui a déjà rebâti deux fois sa maison après le passage des démolisseurs. « Nous voulons simplement un vrai contrat, qui indique clairement les conditions et surtout, que nous obtiendrons notre logement ici même. » Il craint notamment d'avoir à passer plusieurs années dans un camp transitoire, où les conditions sont pires que dans les bidonvilles. Plusieurs familles participant à des projets similaires ont connu ce sort.
Odeur de collusion
Shivalik réfute toutes ces accusations. « La plus haute cour du pays nous a donné raison », commentait début avril à La Presse son jeune vice-président exécutif, Tejas Ajgaonkar, tout sourire en observant les pelles mécaniques raser une partie de Ganesh Krupa.
M. Ajgaonkar dénonce une tentative de « chantage » de la part d'une « minorité » de citoyens avares. « Dix d'entre eux sont venus à mon bureau récemment pour me demander plus d'argent [en échange de leur consentement à déménager]. »
Il reconnaît tout de même se réserver le droit de reloger les habitants ailleurs que sur leurs terrains actuels. « Il y aura peut-être des déplacements, mais rien d'extrême », promet-il.
Pour la militante Medha Patkar, le simple fait que des ordres d'expulsion puissent être donnés avant même la fin des procédures judiciaires démontre la collusion entre les autorités et les promoteurs. Le seul espoir de justice repose à son avis dans la mobilisation. « Qui expose la corruption ? Pas la cour, pas les agences de régulation. Ce sont des gens ordinaires avec une force extraordinaire. »

Visiter le Taj Mahal par soi-même


(Paru dans le cahier voyage de La Presse + le 8 juin 2013)
(Agra, Inde) - Vous rêvez de voir le Taj Mahal, mais les voyages organisés vous horripilent ? Avec un peu de débrouillardise et d'esprit d'aventure, il est possible de visiter à son rythme cette merveille architecturale de l'Empire moghol et, du même coup, deux autres lieux historiques de la même époque, moins connus, mais aussi inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO.
De la capitale indienne New Delhi, le Taj Mahal n'est qu'à 200 km, direction sud-est, dans la « petite » ville d'Agra (1,7 million d'habitants). La plupart des agences de voyages proposent un aller-retour en autocar dans la même journée. Option la plus facile, qui ne laisse toutefois que peu de temps et de liberté pour visiter le majestueux mausolée, érigé par l'empereur moghol Shâh Jahân entre 1631 et 1644 à la mémoire de sa femme préférée (il en a eu trois), morte en couches à la naissance de son 14e enfant.
Dommage d'avoir fait toute cette route si on ne peut observer - et photographier - sous différents angles et lumières ce complexe de marbre à la symétrie parfaite, qui a le pouvoir d'émouvoir même les âmes en général imperméables aux prouesses architecturales.
De nombreux trains relient quotidiennement New Delhi et Agra en trois heures. Moyennant une commission variant de 50 à 150 roupies (1 $ à 3 $), n'importe quel hôtel ou petite agence de la capitale vous réservera un billet dans un compartiment climatisé (environ 6 $ l'aller simple). Mieux vaut toutefois s'y prendre quelques jours à l'avance.
Il est également possible d'acheter soi-même un billet électronique sur le site web des chemins de fer indien (irctc.co.in), à condition de disposer d'une carte de crédit American Express et d'énormément de patience...
À peine a-t-on foulé le sol d'Agra qu'on comprend pourquoi plusieurs voyageurs choisissent de ne pas s'éterniser dans cette ville sale, bruyante et chaotique, même en comparaison avec le reste du pays. La cupidité ambiante, corollaire du tourisme de masse, agresse à tout instant, des chauffeurs de rickshaws (taxi à trois roues) aux vendeurs de souvenirs ou de paani bottle (bouteille d'eau).
Pour éviter la mauvaise surprise d'un hôtel salubre seulement sur photo, nous n'avons rien réservé au préalable. Conclusion après la visite d'une dizaine d'hôtels : si la cohabitation avec les coquerelles dans une chambre crasseuse et inconfortable (mais bon marché) ne vous dérange pas, il est facile de se loger à quelques centaines de mètres du Taj Mahal. En bonus, le restaurant sur le toit de plusieurs des hôtels de Tajganj - le vieux quartier qui ceinture le Taj - offre une vue imprenable sur le monument. Autrement, mieux vaut trouver refuge dans l'un des établissements plus modernes (et plus chers), deux ou trois kilomètres plus loin.
Le Taj à l'aube
Certes, dormir à Agra comporte bien des désagréments, mais la récompense est inestimable. Elle se récolte à l'aube, vers 6 h ou 7 h, lorsque le Taj Mahal se présente devant nous, bien avant l'arrivée des autocars organisés, de la chaleur accablante et du soleil aveuglant qui règnent tout le reste de la journée.
Dès l'ouverture, des guides polyglottes attendent les touristes. Si vous choisissez de retenir les services de l'un d'entre eux, veuillez vous entendre dès le départ sur le prix et vous assurer qu'il est bien accrédité par les autorités. Nous avons pour notre part préféré nous contenter des informations fournies par notre guide de voyage.
Il nous aura fallu quatre heures pour faire le tour du complexe. Quatre heures bien remplies, passées à inspecter les motifs de pierres précieuses incrustées dans les murs du mausolée (pietra dura), à s'imaginer des personnages dans les nuances du marbre (telle cette troublante apparition d'Albert Einstein au-dessus de la porte nord - voir photo), ou encore à observer les familles de singes rôdant sur les fortifications.
À ne pas manquer non plus, le minuscule musée du Taj, un peu en retrait des jardins, où l'on retrouve les plans du complexe ainsi que des portraits peints sur ivoire de Shâh Jahân et de sa chère femme Arjumand Banu, surnommée Murtaz Mahal, « l'élue du palais ».
Fort d'Agra et Fatehpur Sikri
Plus grand fort d'Inde, le Fort rouge d'Agra, deux kilomètres à l'ouest du Taj, constitue en soi une bonne raison d'étendre son séjour dans la ville. Beaucoup mieux conservée que son homonyme de Delhi, cette forteresse impériale moghole est un parfait exemple des influences hindoues, islamiques et autres sur l'architecture de cette dynastie. Entre le XIe et le XVIe siècle, les empereurs y ont successivement ajouté leur touche, un palais à la fois. C'est également ici que Shah Jahân, détrôné et emprisonné par son propre fils, a passé les huit dernières années de sa vie, avec pour seule consolation une fenêtre donnant sur le Taj Mahal, où reposait l'amour de sa vie.
Pour en finir avec la découverte de la folie des grandeurs des souverains moghols, il ne reste plus qu'à monter à bord d'un autocar déglingué en direction de Fatehpur Sikri, à une trentaine de kilomètres d'Agra, sur une route (heureusement) plutôt linéaire.
Au milieu du XVIe siècle, l'empereur Akbar avait décidé de déplacer la capitale d'Agra vers ce petit village perdu, après que ses prières auprès d'un vieil ermite local lui eurent donné trois fils. Quelques années plus tard, alors que les palais pour ses trois femmes - une hindoue, une musulmane et une chrétienne - et autres édifices majestueux venaient à peine d'être terminés, la ville a dû être abandonnée. L'emplacement était trop isolé du reste de l'empire pour en être le centre, sans compter que l'approvisionnement en eau y était déficient.
Visiter Agra et ses environs par soi-même, c'est admirer les excès d'opulence de l'Inde d'hier... mais aussi se frotter à la désorganisation de son industrie touristique actuelle.

Rohingyas: le peuple apatride


(Paru dans La Presse le 5 juin 2013)

(Camp de Kutupalong, Bangladesh) - Barack Obama s'est récemment inquiété de leur sort auprès de son homologue birman Thein Sein. Mais dans son pays, même la Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi n'ose pas défendre les Rohingyas, minorité musulmane en terre bouddhiste. Considérés comme des "étrangers" chez eux, persécutés, ils ont cherché refuge au Bangladesh voisin. Sauf que là non plus, on ne veut pas d'eux.

"Je ne suis citoyen ni du Myanmar [nom officiel de la Birmanie] ni du Bangladesh. Je nage au milieu du fleuve Naf."
C'est ainsi qu'Abdul Rajak résume sa situation et celle des dizaines de milliers de Rohingyas qui ont traversé ce cours d'eau depuis deux décennies pour se réfugier au Bangladesh. Né il y a 19 ans dans un camp, le jeune homme n'a jamais eu de patrie.
Et encore. Il compte parmi les 30 000 réfugiés "privilégiés". Ses parents étant arrivés peu avant septembre 1992, ils ont été dûment enregistrés par le gouvernement bangladais. Celui-ci les autorise à habiter à Kutupalong, l'un des deux camps officiels à quelques kilomètres de la frontière birmane, dans des huttes faites de boue séchée, de paille, de bambou et de bâches de plastique. Ils ont aussi droit aux rations et aux services médicaux fournis par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) et une poignée d'ONG.
Les quelque 200 000 Rohingyas arrivés après 1992 n'ont aucun statut. Les organisations qui les aident le font à l'insu des autorités bangladaises. Les campements illégaux sont depuis longtemps plus peuplés que les camps officiels, autour desquels ils ont poussé.
La politique du gouvernement du Bangladesh - un pays aussi sous-développé que son voisin birman - est claire: si leur vie est misérable ici, les Rohingyas finiront par retourner chez eux. "Mais leur existence est encore pire là-bas, où ils sont victimes de violence. Alors ils restent. Et l'État bangladais se permet quand même de les traiter comme des animaux", résume un employé d'une organisation internationale.
Les réfugiés n'ont pas le droit de sortir des camps, et encore moins de travailler. Mais presque tous dérogent à cette règle. L'État bangladais interdit également leur scolarisation au-delà de la cinquième année.
Pour poursuivre ses études, Abdul Rajak a dû soudoyer les professeurs d'une école de village. "J'ai travaillé durant une semaine comme plongeur dans un hôtel de Cox's Bazar [station balnéaire à 40 km au nord du camp] pour payer les droits", raconte le jeune homme, qui rêve d'un diplôme universitaire.
Ce qui sauve les Rohingyas au Bangladesh, c'est qu'il est à peu près impossible de les reconnaître parmi les Bengalis. Les deux peuples partagent des traits physiques, une peau brune, une religion - l'islam -, ainsi qu'une langue quasi identique.
En Birmanie, où la majorité de la population est bouddhiste et de physionomie mongoloïde, c'est précisément ces similarités avec les voisins bangladais qui favorisent leur ostracisme (voir encadré).
La prudence d'Aung San Suu Kyi
La persécution, Abdul Kalam, 50 ans, la vit depuis des décennies. Il a fui à deux reprises la Birmanie. Après trois ans d'un premier exil bangladais, il est revenu dans son pays natal en 1994. Mais 10 ans plus tard, il s'est à nouveau résigné à traverser la frontière. "Mon fils étudiait dans un collège de Rangoon [alors la capitale birmane]. Les forces de l'ordre le soupçonnaient d'être un partisan d'Aung San Suu Kyi. Il a été tué dans les dortoirs avec d'autres étudiants." Abdul Kalam raconte qu'il a ensuite été arrêté, jeté en prison et torturé. En sortant, six mois plus tard, il n'avait plus de terres ni de maison. L'État lui avait tout confisqué.
Abdul Kalam est particulièrement déçu de la position d'Aung San Suu Kyi sur les Rohingyas. La lauréate du prix Nobel de la paix, qui collabore avec le pouvoir birman dans le processus de démocratisation du pays en vue des élections de 2015, a dénoncé les violences entre musulmans et bouddhistes. Mais elle a refusé de se porter à la défense des Rohingyas et de faire savoir si elle les considérait comme des citoyens de la Birmanie. Des cadres de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie, ne se gênent pas pour appeler à l'expulsion de ces "immigrants illégaux". "J'étais vraiment surpris et fâché. J'attendais une solution de sa part", confie Abdul Kalam.
Risques de djihad
Comme la plupart des réfugiés, il n'a qu'un souhait: retourner chez lui. "Mais pour cela, il faut que les autorités nous assurent l'immunité et nous redonnent nos maisons et nos terres."
Par le passé, des groupuscules rohingyas armés ont combattu les forces birmanes. Mais depuis le milieu des années 90, le Bangladesh a fermé leurs camps d'entraînement sur son territoire, rendant leurs activités difficiles.
Selon les médias bangladais et birmans, certains seraient tout de même encore actifs, à la recherche de fonds et d'armes. Alors que des milliers de réfugiés rohingyas à l'avenir en cul-de-sac sont endoctrinés dans des madrasas (écoles coraniques) souvent financées de l'étranger, les risques de résurgence d'un mouvement djihadiste sont réels, préviennent des travailleurs humanitaires dans les camps.
Le réfugié Abdul Kalam est formel: "Si quelqu'un décide de nous aider, nous avons assez de gens prêts à se battre. Et nous irons", dit-il.
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Étrangers en leur pays
L'arrivée au pouvoir des militaires en Birmanie, en 1962, a marqué le début de l'exclusion des Rohingyas. Depuis, ils sont considérés comme "immigrants illégaux" dans leur pays. La junte a toujours douté de leur loyauté. Durant la Deuxième Guerre mondiale, ces musulmans étaient restés fidèles aux colonisateurs britanniques, plutôt que de se joindre aux Japonais, comme la majorité bouddhiste. Dans les années 80, les militaires ont révoqué la citoyenneté de ceux qui ne pouvaient prouver l'arrivée de leurs ancêtres en Birmanie avant 1823. Depuis, les épisodes de violence entre bouddhistes, appuyés par les forces birmanes, et Rohingyas éclatent périodiquement. En juin 2012, après quelques années d'accalmie, le viol présumé d'une bouddhiste par trois Rohingyas a remis le feu aux poudres. La vague vengeresse a fait plus de 200 morts et 100 000 déplacés internes. Des milliers d'entre eux ont préféré rejoindre le Bangladesh ou tenter leur chance sur un bateau de fortune vers les lointaines Malaisie et Thaïlande. Le président Thein Sein assure vouloir éviter un autre épisode de ce que plusieurs organisations internationales ont qualifié de "nettoyage ethnique". Mais sur le terrain, les autorités birmanes continuent de pousser les Rohingyas à l'exil.

Inde: petit coin, grands enjeux

(Paru dans la section «Regards sur le monde» de La Presse + le 2 juin 2013)


(Bombay, Inde) - Devinette : dans une maison indienne, vous avez plus de chances de trouver un téléphone que celle-ci. Son absence augmente grandement les risques de viol, de maladies et de décrochage scolaire chez les filles. Sans elle dans leur foyer, les Indiens ont de plus en plus de mal à se dénicher une épouse. Sèche, elle perpétue l'existence de l'un des métiers les plus abjects de la planète. Réponse : la toilette.
Malgré les progrès des dernières décennies, plus de la moitié des 1,2 milliard d'Indiens n'ont toujours pas accès à des installations sanitaires. Les conséquences, pour les femmes en particulier, sont multiples et souvent tragiques.
Le 5 mai dernier, par exemple, dans un village du Bihar, l'absence de toilette dans le domicile familial a coûté son innocence à une jeune fille de 11 ans. Ne pouvant ignorer l'appel de la nature malgré la tombée de la nuit, elle s'est rendue dans un champ pour déféquer. Un villageois de 25 ans l'a remarquée, emmenée dans une station de pompage, où il l'a violée.
Selon la police de cet État pauvre du nord de l'Inde, près de la moitié des 870 viols répertoriés en 2011 n'auraient pas eu lieu si les victimes avaient eu accès à une toilette à la maison.
Pas de toilette ? Pas d'épouse !
L'an dernier, dans l'État voisin de l'Uttar Pradesh, Priyanka Bharti a préféré créer le scandale plutôt que de se résigner à vivre en silence dans l'insécurité. En emménageant dans la maison de sa nouvelle belle-famille après son mariage, elle a constaté l'absence de latrines. Elle a plié bagage illico presto. Pas question de revenir tant qu'une toilette n'aurait pas été installée. Un mois et demi et un grand tapage médiatique plus tard, elle était de retour pour inaugurer le cabinet d'aisance, gracieuseté de l'ONG Sulabh International. Depuis, d'autres femmes ont suivi l'exemple de Priyanka.
« Ne vous mariez pas s'il n'y a pas de toilette dans le domicile de votre époux », recommandait d'ailleurs en octobre le ministre de l'Hygiène publique.
Au Madhya Pradesh, les autorités du district de Sehore ont trouvé comment faire pousser les latrines dans les maisons. Pour participer aux mariages collectifs organisés - et payés - par l'État, le futur époux doit désormais fournir une photo le montrant en compagnie de... sa cuvette !
Dans l'espace public, la quête d'une toilette est souvent désespérante. Plusieurs cafés et restaurants n'en ont carrément pas. Dans la rue, les hommes se soulagent souvent sur le coin d'un mur ou dans un caniveau. Mais pour les femmes, la rareté des toilettes et l'insalubrité de celles existantes sont des raisons de plus de ne pas s'aventurer dans ce monde essentiellement masculin. L'absence presque systématique de latrines dans les écoles de village pousse plusieurs jeunes filles au décrochage.
Métier : ramasseur d'excréments
Améliorer les conditions sanitaires dans le pays implique aussi de briser certains cadres sociaux qui remontent à la nuit des temps.
Chaque matin depuis 4000 ans, des femmes passent de maison en maison, panier sur la tête, afin de collecter à la main les « déchets nocturnes » de leurs clients, entreposés dans une toilette sèche.
Il y a longtemps que les progrès modernes auraient dû faire disparaître cette pratique, comme cela a été le cas ailleurs dans le monde il y a quelques siècles. Mais en Inde, on naît ramasseur d'excréments comme d'autres naissent cordonniers ou prêtres. Mieux vaut le stigmate d'une profession répugnante que de n'appartenir à aucun groupe de la société.
Depuis 1993, cette pratique est interdite et ceux qui emploient des ramasseurs d'excréments sont passibles d'un an de prison. Or son éradication complète implique non seulement de convaincre les employeurs de passer à une toilette plus moderne, mais aussi les collectrices manuelles -- presque toutes des femmes de la caste des « intouchables » -- qu'elles ont droit à une tâche plus digne.
Malgré les différents programmes d'inclusion mis sur pied -- cours de cuisine, de couture, etc. --, il y aurait encore de 300 000 à 1,3 million de ramasseuses d'excréments dans le pays.
Le gouvernement indien s'est également donné comme mission d'éradiquer la défécation dans la nature d'ici 2022. D'ici là, pour des centaines de millions d'Indiens, se soulager demeure un exercice complexe, voire dangereux.
Une quête pour la moitié de la population
- 53,1 % des Indiens n'ont pas accès à une toilette et continuent de déféquer en plein air.
- Selon le dernier recensement (2011), il y aurait toujours en Inde 794 390 latrines sèches vidées à la main.

Inde: quand l'homme se cache derrière la sècheresse


(Paru dans La Presse le 21 mai 2013)

(Shivri, Inde) - Quelque 12 000 villages sont actuellement rationnés en eau, en Inde, dans l'État du Maharashtra, qui connaît sa pire sécheresse en 40 ans. L'eau coule pourtant à flots dans les plantations de canne à sucre, contrôlées par les barons de l'industrie sucrière, pour plusieurs également ministres, rapporte notre collaborateur.
Ceci est une histoire d'eau, de sucre, de pouvoir et d'argent. C'est l'histoire d'une sécheresse que les seuls caprices de Dame nature ne suffisent pas à expliquer. Une sécheresse derrière laquelle se cache la main de l'homme, riche et puissant.
La dernière saison des pluies a été particulièrement mauvaise au Maharashtra, vaste État de 100 millions d'habitants dans l'ouest de l'Inde. Plusieurs régions ont reçu moins de la moitié des précipitations normales. Lacs, rivières, puits et autres réservoirs n'ont pas pu faire le plein en prévision des longs jours de ciel bleu à l'horizon. Dès la fin de la mousson, début octobre, la catastrophe était imminente.
Dans le village de Shivri, on savait que pour une troisième année consécutive, la plupart des agriculteurs perdraient leur récolte. Seul espoir: que le gouvernement ouvre les valves d'un barrage environnant pour laisser couler un peu d'eau dans leurs champs de jowar, une espèce de millet. Mais il ne l'a pas fait.
"Quand le barrage a été construit [dans les années 50], on nous avait certifié par écrit que nous aurions droit à deux milliards de pieds cubes d'eau. Mais depuis, elle est plutôt envoyée vers les comtés de Baramati et Indapur", dénonce Balasaheb Thorat, un fermier dans la cinquantaine au champ desséché.
Pourquoi vers ces régions? "Parce qu'elles sont contrôlées par des politiciens puissants!", s'insurge Anil Patil, militant pour une meilleure distribution de l'eau dans l'État. Et qui dit politicien puissant au Maharashtra dit aussi baron du sucre. Treize des trente ministres du gouvernement de l'État ont des intérêts dans cette industrie lucrative.
Au sommet de la pyramide se trouve l'influent ministre fédéral de l'Agriculture depuis neuf ans, Sharad Pawar, actionnaire dans des raffineries comme plusieurs membres de sa famille. Il fut également le principal partisan d'une déréglementation partielle de l'industrie sucrière, adoptée récemment à New Delhi.
Corruption
Le Maharashtra est le principal producteur de sucre en Inde. Or c'est également un État frappé par des sécheresses chroniques. Et pour faire pousser la canne à sucre, il faut de l'eau. Beaucoup d'eau. De 10 à 15 fois plus que pour les autres types de culture.
Malgré cette incompatibilité, l'industrie sucrière continue à y prendre de l'expansion. Collusion aidante, des raffineries obtiennent des autorisations pour s'installer dans des secteurs pourtant sans ressource hydraulique, dénoncent les environnementalistes.
L'amélioration du réseau d'irrigation ne suit pas non plus. Des 13,3 milliards de dollars consacrés à des projets d'irrigation en une décennie, la moitié a disparu dans des affaires de corruption qui ont fait grand scandale. La plupart des projets réellement mis en branle n'ont été que partiellement réalisés. Résultat: en 10 ans d'investissements massifs, la surface des terres irriguées dans l'État n'a augmenté que de 0,1%.
Vingt minutes d'eau
Dans quelque 12 000 villages, l'eau est pratiquement indisponible non seulement pour l'agriculture, mais pour la consommation courante. "La canne à sucre pousse, elle est transformée, d'autres raffineries doivent être construites... et des fermiers protestent pour obtenir simplement de l'eau à boire. Quelle ironie!", constate Parineeta Dandekar, coordinatrice pour le Réseau sur les barrages, rivières et les peuples d'Asie du Sud-Est.
À Shivri, chaque famille n'a droit qu'à 20 minutes d'eau gratuite par semaine. "Durant cette période, on doit remplir le plus de bidons possible à partir d'un seul tuyau", raconte Baro Rajaram Kamte, un fermier qui passe ses journées dans le camp à bétail d'une ONG, faute de pouvoir cultiver son champ. "Elle n'est pas propre à la consommation, mais on n'a pas vraiment le choix." Pour obtenir plus d'eau, les villageois doivent parcourir plusieurs kilomètres à pied ou à vélo.
Seulement 100 des 2000 acres de terre de Shivri sont actuellement cultivés, par les rares fermiers disposant d'un puits de forage. Les autres se disent prêts à tout moment à se tourner vers la culture de la canne à sucre. "Pour autant qu'on nous fournisse de l'eau!", lancent-ils en choeur.

Bangladesh: les fantômes du passé

(Paru le 6 mai 2013 dans La Presse +)

(Dacca, Bangladesh) Rien n'est plus douloureux que de rouvrir de vieilles blessures de l'Histoire mal cicatrisées. Les 160 millions de Bangladais en savent quelque chose. Depuis les premières condamnations en début d'année de criminels de la guerre d'indépendance, les fantômes de 1971 se sont réincarnés dans la jeunesse bouillante d'aujourd'hui, divisant ce pays musulman entre laïcs et islamistes. Hier, des violences dans la capitale Dacca ont fait au moins 10 morts.
« AC-TION DI-RECTE ! » Ils ne scandent pas, ils hurlent. De toute leur foi. Longue tunique, chapeau de prière sur la tête, une barbe pour ceux qui ont atteint l'âge, une énergie débordante et rien à perdre, si ce n'est une vie déjà remise entre les mains d'Allah. Pour ces islamistes débarqués par centaines de milliers hier à Dacca afin de forcer le gouvernement à les écouter, le bâton de bambou dans leurs mains, c'est ça, l'action directe.
En passant devant un cinéma, quelques-uns lancent des pierres sur les panneaux-réclames des films. Parmi leurs treize exigences se trouve l'interdiction de représenter des humains sur des affiches ou en sculpture.
La séparation des femmes et des hommes dans l'espace public en fait aussi partie. Si le gouvernement n'acquiesce pas, ils occuperont la capitale jusqu'à le faire plier, promettent-ils.
Mais avant midi, leurs ambitions sont dégonflées par les policiers à coups de balles de caoutchouc et de gaz lacrymogènes. En fin de soirée, le centre-ville de la mégapole chaotique de 15 millions d'habitants était toujours le théâtre d'affrontements. Les autorités faisaient état d'au moins dix morts.
Pour le Bangladesh, l'effondrement le 24 avril d'un édifice abritant cinq manufactures de textile - faisant au moins 610 morts et valant une rare place dans les manchettes internationales à cet État pauvre d'Asie du Sud - était un drame national de trop. Depuis trois mois, le pays est déjà miné par des manifestations, des grèves et des violences à répétition qui ont fait une centaine de victimes.
À l'origine de la division : un tribunal, lancé en 2009, pour juger les criminels de la guerre d'indépendance de 1971. Un coup d'État peu après la création du Bangladesh avait empêché à la justice de faire son travail.
Tragédie originelle
Les principaux accusés sont des leaders de la Jamaat-e-Islami, parti politique peu populaire dans les urnes aujourd'hui, mais qui contrôle une bonne partie de l'économie du pays. Anti-sécessionnistes à l'époque, c'est eux qui auraient guidé l'armée pakistanaise dans le massacre de 300 000 à trois millions de Bangladais - selon les estimations -, dont une bonne partie de l'intelligentsia de ce qui était alors le Pakistan oriental.
Aujourd'hui, c'est cette tragédie originelle qui se rejoue dans les rues et les coeurs du Bangladesh. La peine de prison à perpétuité décernée à un leader islamiste par le tribunal de guerre début février a fait sortir de leurs gonds les tenants d'un pays laïc et fier de ses « combattants de la liberté » de 1971. « Prison à vie ? Nous voulons qu'il soit pendu, et les autres aussi ! » se sont indignés des milliers de Bangladais - pour la plupart né bien après l'indépendance, descendus spontanément sur la place Shahbag de Dacca après la création d'un événement Facebook par des blogueurs engagés.
Lorsqu'un autre dirigeant de la Jaamat-e-Islami a été condamné à mort, ce sont les islamistes qui ont pris la rue. Jouant du sentiment religieux d'une nation musulmane à 90 %, la formation a appelé les « vrais » fidèles à exiger la pendaison des « athées », en référence à ces blogueurs de la place Shahbag qui auraient publié des messages insultants à l'égard du prophète Mahomet sur le web. Du même coup, ils les enrôlaient pour soutenir les leaders condamnés, meurtriers de masse selon le tribunal, devenus « défenseurs de la foi » contre ces blasphémateurs.
L'un des blogueurs a été assassiné. Trois autres ont été arrêtés, question de calmer le jeu des islamistes.
D'autres verdicts attendus au cours des prochains jours risquent de soulever à nouveau la poussière de l'Histoire. L'approche des élections générales, toujours une période d'incertitude dans ce pays à la démocratie chancelante, est garante d'autres épisodes de violence.
Place Shahbag hier après-midi, Shammi Hoque, étudiante en commerce de 21 ans, s'époumonait au micro pour chauffer les esprits d'une poignée de militants pour un État séculier. « Vive le Bangladesh ! Vive le peuple ! » La rumeur voulait que les islamistes étaient en chemin pour venir saccager leur campement. Dans ses mains délicates, Shammi tenait fermement un bâton de bambou. « S'ils viennent, bien sûr que je vais me battre comme les autres. En tant que femme, je veux vivre dans un pays laïc. Pour ça, les islamistes doivent être défaits. »