mardi 3 mars 2009

Khodorkovski: le martyr milliardaire

Article publié le 3 mars dans le journal La Presse et sur Cyberpresse.ca

(Moscou) Mikhaïl Khodorkovski fut jadis l'homme le plus riche de Russie. Déjà condamné à huit ans de prison en 2005, il en risque vingt-deux et demi de plus aujourd'hui, alors que débute son deuxième procès pour diverses malversations financières. Il n'est pas le seul homme d'affaires russe à s'être enrichi de manière douteuse, mais pour avoir poussé ses ambitions en politique, il est le seul à qui le régime Poutine semble vouloir en faire payer le prix jusqu'au bout.

À l'élection de Dmitri Medvedev à la tête de l'État il y a un an (le 2 mars 2008), Mikhaïl Khodorkovski a applaudi, surtout quand le jeune juriste a promis de mettre fin au «nihilisme juridique» qui règne en Russie. C'est que l'ex-magnat du pétrole s'estime précisément victime de cette continuelle ingérence du politique dans le système judiciaire du pays. Plus particulièrement de celle d'un homme: Vladimir Poutine, prédécesseur et mentor de Medvedev, devenu premier ministre.

Dès le lancement de la perestroïka par Mikhaïl Gorbatchev en 1985, le jeune Khodorkovski s'est mis aux affaires. Il avait 23 ans. Une décennie plus tard, il était milliardaire. Il faisait partie du cercle très restreint autour du président Boris Eltsine qui a profité de la privatisation des biens de l'État russe après la chute de l'Union soviétique en 1991. Le reste du pays, lui, tirait le diable par la queue.

Mais à l'arrivée de Vladimir Poutine à la présidence en 2000, les règles du jeu ont changé. Ioukos était peut-être la plus grande pétrolière de Russie, son patron Mikhaïl Khodorkovski l'homme le plus riche, mais l'homme le plus puissant, lui, était assis au Kremlin.

Vladimir Poutine aurait averti les oligarques personnellement qu'il était prêt à oublier l'origine suspecte de leur fortune s'ils se tenaient tranquilles. Mikhaïl Khodorkovski a fait fi de l'avertissement, commençant à financer des partis politiques de l'opposition et démontrant lui-même des ambitions pour la chose publique.

Procès spectacle

En octobre 2003, il était arrêté à son arrivée à l'aéroport de Novossibirsk, accusé et reconnu coupable de fraude fiscale et escroquerie à grande échelle avec son associé Platon Lebedev.

Autre hypothèse largement répandue pour expliquer la chute de Khodorkovski: le Kremlin souhaitait mettre la main sur Ioukos à moindre prix. L'entreprise a été complètement démantelée depuis et absorbée en majeure partie par la pétrolière d'État Rosneft, dirigée par des proches du président.

Pour son deuxième procès, Mikhaïl Khodorkovski s'attend à un spectacle. «Un spectacle pas dénué d'intérêt», a-t-il dit à ses avocats, peu après son transfèrement de la colonie pénitentiaire de Tchita (6000 km à l'est de Moscou), où il purge sa peine, vers la capitale la semaine dernière.

Au menu, un acte d'accusation de 3500 pages, censé démontrer que Khodorkovski et Lebedev ont effectué des opérations illégales équivalant à 25 milliards de dollars entre 1998 et 2003. Ils seront également jugés pour détournement de biens et de fonds.

«Esprit vengeur»

Pour Lev Ponomarev, directeur du Mouvement pour les droits de l'homme, il ne fait aucun doute que ce procès vise à empêcher la sortie de prison de Khodorkovski, qui devenait imminente. «Ils avaient de plus en plus de difficulté à justifier leur refus de lui accorder une libération conditionnelle», souligne l'opposant, fervent défenseur de l'oligarque déchu.

«Poutine a un esprit vengeur. Et il sait que si Khodorkovski se retrouve en liberté, il va devenir un acteur social et politique important.» Selon un récent sondage du Centre Levada, la popularité de Khodorkovski atteint 18% dans le pays, un chiffre énorme compte tenu de sa faible visibilité dans les médias étatiques.

Lev Ponomarev et plusieurs autres libéraux, contrairement à une bonne partie des Russes, croient que Khodorkovski n'a absolument rien à se reprocher. «Si [le pouvoir] avait suivi une logique, il aurait alors dû mettre en prison des milliers d'hommes d'affaires qui ont reçu des propriétés lors de la répartition des années 90», explique M. Ponomarev, qui dénonce le caractère «sélectif» de l'acharnement sur Khodorkovski.

Il y a peu de chances que Mikhaïl Khodorkovski sorte libre de ce processus que Lev Ponomarev qualifie de «juridiquement nul». Mais au moins, à l'issue de son procès, l'ex-oligarque sera fixé sur une chose: s'il avait raison de croire à une libéralisation du pays sous Dmitri Medvedev.

Aucun commentaire: