vendredi 19 décembre 2008

10 reportages radio sur la route des... Stan (Asie centrale)

Les mauvaises connexions internet d'Asie centrale ne m'ont pas permis de mettre à jour très souvent mon blogue durant les deux derniers mois.

Je suis maintenant de retour à Moscou, avec en poche une série de 10 reportages radio sur les cinq ex-républiques soviétiques d'Asie centrale - Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Ouzbékistan et Turkménistan. Vous pouvez les écouter sur le site de l'émission Vous êtes ici, à la radio de Radio-Canada, qui a diffusé au cours des 10 dernières semaines la série «Sur la route des ...Stan» (cliquez ici).

Plusieurs personnes éprouvent des difficultés à écouter le matériel audio sur le site de Radio-Canada. Si c'est votre cas, vous pouvez:
1. Essayer de télécharger les modules qu'on vous propose.
2. Ouvrir la page avec un autre navigateur que celui que vous utilisez.
3. Vous pouvez aussi directement télécharger les épisodes durant lesquels ont été diffusés les reportages, mais ils ne sont pas tous disponibles. Pour ce faire, cliquez sur ce lien vers la page «baladodiffusion» de Vous êtes ici. Vous devriez retrouver mes reportages dans les épisodes du 3, 10, 17 décembre, et du 7, 21 et 28 novembre.

Au plaisir de lire vos commentaires et bon écoute!


Kirghizstan: la révolution des toilettes sèches

Article publié dans La Presse le 25 novembre 2008 et sur Cyberpresse.ca

(Ivanovka, Kirghizistan) La petite cabane au fond du jardin d'Ismat Karimov a l'air de n'importe quelles latrines de la campagne kirghize. Mais les apparences peuvent être trompeuses: avec ses nouvelles toilettes sèches dernier cri, Ismat ne contamine plus les nappes d'eau de son village et peut engraisser son jardin sans produits chimiques.
«Je voulais que nos gens se sentent bien, que notre niveau de vie augmente», explique le coordonnateur de l'ONG Alga («En avant», en kirghize) dans le village d'Ivanovka, à 40 km à l'est de la capitale Bichkek. «Et en premier, il faut commencer par les toilettes», affirme-t-il.



L'ingénieur mécanique a construit de ses mains la première toilette sèche d'Ivanovka. Il y a installé une cuvette de type turc, mais comptant deux trous.

L'urine rejetée dans le petit est conduite vers un contenant à l'extérieur, alors que les excréments évacués dans le gros tombent dans une fosse cimentée. Après chaque utilisation, l'épandage de cendres ou de terre sur les selles annihile les odeurs nauséabondes.

Après deux ans d'utilisation, Ismat commencera à utiliser une deuxième fosse et laissera les déchets naturels des sept membres de sa famille se composter dans la première, jusqu'à pouvoir les épandre dans son jardin. «Lorsque le contenant est plein, je jette l'urine au pied du grand arbre là-bas», ajoute-t-il.

Le concept des toilettes sèches est fort utile dans les villages comme Ivanovka, où l'eau souterraine se trouve à moins de 1,5 m de la surface, souligne Ismat. Ici, la plupart des toilettes consistent en un trou creusé à même le sol qui n'est jamais vidé ou nettoyé. Les excréments infiltrent le sol et vont contaminer l'eau potable consommée par les habitants.

Une dizaine des voisins d'Ismat sont aujourd'hui en train de se bâtir des toilettes sèches, bénéficiant d'une subvention d'un regroupement d'ONG qui couvre jusqu'à 70% des travaux. «Et il y a une liste d'attente!» lance Ismat, un peu déçu de ne pouvoir répondre à la forte demande.

Si plusieurs villageois sont prêts à abandonner leurs latrines puantes, certains changements de moeurs sont plus lents à suivre. Ismat Karimov avait réussi à convaincre l'une des familles cobayes de construire ses toilettes sèches non pas au fond du jardin, mais en annexe de la maison, avec accès direct par le salon. Au dernier moment, ils ont changé d'avis.

Des voisins curieux sont passés et ont émis des doutes sur la propreté d'une famille qui oserait placer au coeur de son milieu de vie cette pièce traditionnellement nauséabonde en Asie centrale...

Malgré les obstacles, le projet pilote va tout de même bon train. Quelque 500 toilettes sèches ont été construites au Kirghizstan au cours des dernières années.

L'une des principales priorités des ONG aujourd'hui est d'en installer dans les écoles, où de nombreuses jeunes filles en période de règles préfèrent s'absenter, alors que plusieurs élèves développent des maladies. Selon l'Institut international de l'eau, 5000 enfants meurent de diarrhée chaque jour dans le monde en raison de mauvaises conditions d'hygiène.

«Voie du futur»

Les toilettes sèches ou «ecosan» (contraction de l'anglais «ecological sanitation») sont un concept utilisé depuis des siècles au Vietnam. Aujourd'hui, les ONG tentent de l'implanter dans les pays en développement au lieu d'y installer de coûteux systèmes de canalisation. Même des pays plus avancés comme la Suède l'adoptent. Dans certaines régions, les autorités assurent la vidange régulière des toilettes sèches.

Selon Fedde Jorritsma, coordonnateur en Asie centrale pour l'organisation Femmes en Europe pour un futur commun, la toilette sèche est la «voie du futur» qu'il faudra suivre partout sur la planète pour assurer un accès durable à l'eau. «Nous nous rendrons compte que notre système [de rejet dans l'eau courante] est très inefficace, très dispendieux, et représente une grande perte de nutriments», prédit le jeune Néerlandais.

Il est toutefois conscient que le défi est grand pour faire accepter les toilettes sèches aux Occidentaux.

Nucléaire soviétique: les victimes oubliées

Article publié le 18 octobre 2008 dans le journal La Presse et sur cyberpresse.ca

(Semeï, Kazakhstan) De 1949 à 1989, les Soviétiques ont fait exploser 456 bombes nucléaires dans le «Polygone», un territoire environ grand comme les Laurentides, situé dans l'est du Kazakhstan. Le site est fermé depuis 1991. Les radiations, elles, continuent d'affecter la population, sacrifiée au nom de la suprématie soviétique dans la course aux armements durant la Guerre froide.

Adil n'a pas de cerveau, mais une grosse tête. Si grosse qu'il n'a jamais pu la lever de son oreiller depuis son arrivée sur terre il y a deux ans. «En termes médicaux, on appelle ça une hydrocéphalie. Mais habituellement, on dit simplement tête d'eau», explique la neuropathologiste Symbat Abdikarimova, en caressant la mince chevelure de son patient.


«Il peut respirer et manger, et son coeur bat puisqu'il a une moelle épinière.» Mais Adil ne pourra jamais parler ni penser.

Ils sont 10 comme Adil à la Maison de l'enfant de Semeï (ex-Semipalatinsk) abandonnés à la naissance par leurs parents en raison d'un handicap physique ou mental lourd. Trisomie, difformité ou absence de membres, paralysie cérébrale, autisme aigu. La liste est longue.

«On ne peut pas dire à 100% que le Polygone est directement la cause de toutes ces maladies, mais il a certainement eu une influence», estime Erbol Ibraïmovm, le directeur de l'orphelinat.

Pire que Tchernobyl

En 2002, une étude britannique a prouvé que les mutations génétiques étaient deux fois plus nombreuses dans l'est du Kazakhstan que dans les autres régions. Le cancer y est la cause principale de décès, alors que ce sont les maladies cardiovasculaires qui tuent le plus dans le reste du pays.

Selon les estimations, les radiations libérées durant les 40 ans d'activité du plus important site nucléaire soviétique seraient des centaines de fois supérieures à celles de l'accident de 1986 à la centrale de Tchernobyl, en Ukraine. Elles auraient causé des problèmes de santé à plus de 1,5 million d'habitants de la région, soit un Kazakh sur 10.

Durant les quatre décennies d'essais, la population locale se doutait bien de ce qui se tramait dans sa cour arrière, malgré le silence des autorités. La terre tremblait jusqu'à une fois par semaine, alors que les steppes kazakhes sont sans antécédent sismique.

Encore aujourd'hui, les résidants restent tout de même plutôt ignorants sur les risques et les façons de se prémunir contre leur ennemi invisible.

Lorsque Tatiana Legouche se rend au marché, elle demande aux vendeurs si les animaux dont provient la viande ont brouté près du Polygone. «Mais les habitants n'ont pas de dosimètre, nous n'avons que nos yeux», reconnaît l'enseignante de 61 ans.

Les barrières qui délimitaient autrefois le site nucléaire ont disparu en plusieurs endroits. Les fermiers peuvent donc sans mal faire paître leur bétail en zone contaminée.

Durant plusieurs années, des téméraires allaient même y ramasser la ferraille laissée par les militaires pour la revendre en ville. «Maintenant, c'est terminé», assure Erjan Sydykbaï, l'hôtelier du petit village d'Abaï, à une centaine de kilomètres du Polygone. «Tout simplement parce que tout le métal a déjà été ramassé!»

Un milliard pour décontaminer

Lorsque le site a été fermé en 1991, à la suite des pressions du Mouvement Nevada-Semipalatinsk, qui a amassé plus de deux millions de signatures en un mois, les dosimètres ont apparu pour la première fois à Abaï. «Il y en avait partout», se souvient Erjan. Dix ans plus tard, il n'en restait plus un seul.

«Nous avions un taux élevé de radiations, évidemment», poursuit sa femme, Goulmira, plus inquiète que son mari. «Les radiations n'ont pas disparu. Ça reste longtemps et je suis certaine qu'il y en a encore chez nous», dit la mère de trois enfants en dégustant son bechbarmak, plat national kazakh à base de mouton.

Selon le président kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, il faudrait plus d'un milliard de dollars pour décontaminer la région et la remettre sur pied. Au cours des 10 dernières années, l'aide internationale a totalisé moins de 50 millions.

L'autoritaire Nazarbaïev préfère de son côté investir les revenus de la manne pétrolière et gazière dont profite son pays dans la construction de la nouvelle capitale, Astana. Il est lui-même considéré comme l'un des hommes les plus riches du monde, lui qui n'avait pourtant aucune fortune personnelle lors de son arrivée au pouvoir, en 1989.

Le couple Sydykbaï ne se souvient plus exactement de la somme qu'il a obtenue du gouvernement kazakh en 1995 comme compensation pour avoir habité toute sa vie en zone contaminée. Il se souvient toutefois comment il l'a dépensée. «Nous avons pu acheter un chapeau. Et c'est tout!»

jeudi 6 novembre 2008

Aurai

Almaty, 13 octobre 2008


Aurai l'échec envolé des épaules
Affranchi du chaînon de l'incomplétude
Verrai le sourire discret des saules
L'envol insoucieux des solitudes

Retrouverai cet espace d'innocence
                           ce droit d'indécence

Aurai le sens éclairci dans les veines
Réciterai l'oraison vitale de l'existence sereine

Aurai
À nouveau

jeudi 16 octobre 2008

Sur la route des STAN: 59 heures 35 minutes


Premier reportage de la série «Sur la route des STAN», qui relate mon voyage en Asie centrale. La série sera tantôt journalistique, tantôt touristique, mais toujours remplie de paysages humains.

J'aurai un reportage par semaine, diffusé à l'émission «Vous êtes ici» à la radio de Radio-Canada.
Pour écouter le premier, cliquez ici et ensuite sur «Écoutez» sur la page de l'émission.

mardi 7 octobre 2008

(Lorsque l'errance aura un point)

Ecrit il y a quelques semaines, mais bien d'actualité durant ce voyage en Asie centrale...

Je te montrerai tous ces paysages humains
qui ont forgé mon être
Tu verras la tristesse et le bonheur
qui m'ont gagné ou perdu
L'angoisse des horizons imprévisibles

mes empreintes dans la terre
mes pas errant à ta recherche

Nous retrouverons des cendres
de mon esprit consumé d'alors
tu sauras que je t'ai marchée
à l'épuisement de l'espoir

Et nous te retrouverons dans ces tableaux
Tapie dans un coin oublié par ma course folle
Mais oui, tu y existais déjà
Tu étais cette éternité transcendante
La merveille si familière dans ces banalités étrangères

Les trous dans l'errance seront comblés de ton évidence

samedi 27 septembre 2008

Le "dernier dictateur d'Europe" veut amadouer l'Occident

Publié dans le journal La Presse, le 27 septembre 2008

Moscou - Le "dernier dictateur d'Europe" veut se refaire une virginité démocratique. Après plus de 14 ans d'isolement international, le président biélorusse Aleksander Loukachenko a promis à l'Occident que les élections législatives de demain se tiendraient dans "des conditions de transparence sans précédent". De la poudre aux yeux, selon l'opposition. Elle n'y voit qu'une opération de relations publiques qui ne changera rien à l'autoritarisme du régime.

Andreï Kim ne se fait pas d'illusions. Si lui et deux autres prisonniers politiques ont bénéficié de la grâce présidentielle le mois dernier, ce n'était qu'une tactique "temporaire" du président Aleksander Loukachenko pour amadouer l'Occident le temps d'une élection.

"L'une des exigences inconditionnelles pour un dialogue avec l'Union européenne et les États-Unis était la libération des prisonniers politiques", rappelle l'opposant de 22 ans, libéré le 20 août, quatre jours après l'ex-candidat à la présidentielle de 2006, Aleksander Kozouline.

Andreï Kim a passé sept mois à la prison Volodar, la "Bastille" biélorusse, en plein coeur de Minsk, la capitale. Il avait été arrêté en janvier lors d'une manifestation de gens d'affaires contre le régime, puis condamné à un an et demi de prison pour avoir frappé un policier, une accusation souvent utilisée par le pouvoir pour neutraliser ses opposants.

La libération des trois derniers prisonniers politiques aura été payante pour le président Loukachenko, toujours qualifié de "dernier dictateur d'Europe" par Washington: deux semaines plus tard, les États-Unis ont levé leurs sanctions contre deux sociétés d'État biélorusses.

Pas de miracle démocratique

Le 15 septembre, c'était au tour de l'Europe d'annoncer qu'elle pourrait revoir ses restrictions contre l'ex-république soviétique si les élections législatives de demain répondent aux normes démocratiques internationales.

"L'Occident sait bien qu'il n'y aura pas de miracle démocratique. Mais il est prêt à fermer les yeux sur certaines falsifications", estime l'analyste Aleksander Klaskovsky, de l'agence de presse privée Belapan. "Pour une fois, les observateurs de l'OSCE pourraient ne pas rendre un constat dévastateur." La dernière élection biélorusse reconnue comme légitime par l'Occident est celle de 1994, qui a porté à la tête de l'État... Aleksander Loukachenko.

Tant la Biélorussie que l'Europe voient un intérêt dans le rapprochement. À l'heure où la Russie hausse le ton face à l'Occident, Bruxelles aimerait bien attirer vers elle le principal allié de Moscou, limitrophe de trois pays de l'UE.

La Biélorussie, elle, doit trouver des solutions de rechange à sa dépendance économique à l'égard de la Russie, qui lui a bien fait comprendre que l'heure du gaz et du pétrole au rabais serait bientôt terminée. Elle cherche aussi des investisseurs étrangers alors que 500 entreprises industrielles seront privatisées d'ici trois ans dans ce pays où 75% de l'économie relève toujours de l'État.

Vers l'Iran?

D'où le changement de ton du président, qui espère que son pays au coeur de l'Europe sera courtisé de toutes parts. "La tactique de Loukachenko est d'essayer de manoeuvrer entre la Russie et l'Occident", explique M. Klaskovsky.

Lors du déclenchement de la guerre russo-géorgienne, le 7 août dernier, le leader biélorusse a ainsi préféré garder le silence au lieu d'appuyer Moscou sans réserve comme à l'habitude.

Dans sa volonté d'amorcer un dialogue avec l'Occident, Aleksander Loukachenko reçoit même un appui des plus inattendus: celui de la maigre opposition biélorusse. "Puisque la révolution colorée n'a pas réussi (lors de la présidentielle de 2006), l'opposition et les Européens se disent qu'il faut peut-être choisir le chemin du compromis", explique Aleksander Klaskovsky.

Le président Loukachenko, qui a affirmé plus d'une fois au cours des derniers jours qu'il souhaite que l'Europe reconnaisse son nouveau Parlement, a toutefois visiblement encore du mal à adopter un langage diplomatique.

"Si l'Europe ne fait pas un pas vers nous, alors la Biélorussie pourrait remplacer cette relation, principalement économique, par une relation avec des États comme le Venezuela et l'Iran", a-t-il menacé cette semaine.


Le flair de Loukachenko

Plusieurs le détestent, mais tous reconnaissent le flair politique d'Aleksander Loukachenko, ancien directeur de ferme collective devenu chef d'État à 39 ans.

Depuis qu'il est passé de président du comité anticorruption à président du pays en 1994, le "Batka" ("petit père") a réussi à construire un régime à son goût. Il a rapidement muselé l'opposition et les médias, tout en conservant une réelle popularité, particulièrement chez les retraités, qui lui attribuent la relative stabilité du pays depuis la chute de l'URSS.

Dans une volonté de trouver les bons mots pour dialoguer avec l'Occident, le politicien à la mentalité encore très soviétique a embauché le mois dernier un faiseur d'image britannique réputé Lord Tim Bell, à qui la "Dame de fer" Margaret Thatcher doit plus d'une victoire électorale.

Un leurre, croit son ancien ministre du Travail, Aleksander Sosnov. "C'est pour l'apparence. Il était un dictateur et il le restera."

lundi 22 septembre 2008

La fourrure québécoise réchauffe les Russes

Publié dans le cahier Affaires de La Presse, le lundi 22 septembre 2008

Moscou, Russie

Brigitte Bardot et Paul McCartney auront réussi à convaincre beaucoup de gens en Amérique du Nord et en Europe de renoncer à la fourrure pour se vêtir. Mais en Russie et en Chine, on est beaucoup moins frileux à ce sujet. C'est donc ces marchés émergents que lorgne désormais l'industrie québécoise.

Teresa Eloy a été bien surprise mercredi dernier, à Moscou, de ne voir aucun agent de sécurité lors d'un défilé de mode consacré à la fourrure. «Ici, il n'y a aucun mouvement antifourrure», se réjouit la directrice des communications et du marketing du Conseil canadien de la fourrure (CCF).

Le lendemain, elle n'avait donc aucune crainte pour le lancement moscovite de la collection Beautifully Canadian, qui regroupe les manteaux de plus d'une cinquantaine de fabricants québécois.

«La Russie est devenue l'un des marchés les plus importants pour les produits de luxe», fait-elle remarquer. À long terme, les manufacturiers canadiens aimeraient donc arriver à y écouler au moins le cinquième de leurs produits.

Zuki Balaila en est déjà à ce stade. Le designer montréalais ne cache pas que la Russie a donné un bon coup de pouce au chiffre d'affaires de son entreprise. «Les Russes m'aiment et j'aime les Russes!» lance en riant celui qui a percé le marché il y a 10 ans avec ses manteaux très haut de gamme.

L'an dernier, l'homme d'affaires Gueorguy Khalbekov a réussi à le convaincre de lui prêter son nom pour ouvrir une boutique dans l'ultra-chic Crocus City Mall, en périphérie de Moscou. Bientôt, une deuxième boutique Zuki devrait voir le jour dans le centre de la capitale.

L'avantage du marché russe, constate Teresa Eloy, est que les nouveaux riches russes "accordent moins d'importance au prix" qu'en Amérique du Nord ou en Europe. La boutique Zuki arrive donc à se faire une clientèle pour ses fourrures, dont les prix oscillent entre 4000$ et 35 000$, gonflés notamment par les taxes d'importation exorbitante (40%) et la cherté du mètre carré en location à Moscou.

Marché prometteur

La collection Beautifully Canadian a aussi été lancée récemment en Chine, un autre marché prometteur. Déjà, le CCF a signé une accord de distribution avec la chaîne White Collar, qui compte 42 boutiques au pays.

Si les Chinois sont déjà des acteurs importants sur le marché de la fourrure, leurs produits sont généralement de qualité beaucoup moindre que ceux des designers canadiens. «Nous allons gagner par le design», croit le ministre québécois du Développement économique et de l'Innovation, Raymond Bachand. C'est lui-même qui a tenu à organiser une activité de promotion de la fourrure québécoise la semaine dernière à Moscou, dans le cadre de la Mission Russie 2008.

«La mode est l'une de nos industries importantes, et nous sommes les leaders de la fourrure en Amérique du Nord», rappelle le ministre.

Sur les marchés émergents, le Québec devra toutefois faire face à la concurrence de l'Italie et de la Grèce pour les produits haut de gamme.

Lors de leur passage en Russie, les représentants du Conseil canadien de la fourrure ont mené une étude de marché pour savoir s'il y aurait également de la place pour les produits québécois de gammes inférieures puisque, en dehors de la capitale, peu de Russes peuvent se payer un manteau signé Zuki.

Qui sait, les célèbres chapeaux de fourrure russes porteront peut-être très bientôt la mention "sdelano v Kvebeke" (Fait au Québec)!

Bombardier: Blocage en Russie

Article publié dans le cahier Affaires de La Presse, le vendredi 19 septembre 2008

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

Moscou - Bombardier a dû cesser les ventes de tous ses avions commerciaux en Russie, ses clients ne pouvant obtenir de certificat de navigabilité pour ses appareils. Selon la société, elle se frotte à un "protectionnisme" dans le marché de l'aviation russe qui vise à favoriser la société d'État Soukhoï.

Depuis plus d'un an, la société aérienne Tatarstan ne peut utiliser les six CRJ900 qu'elle a achetés en mai 2007 à Bombardier au coût de 217 millions US. Même si plus de 180 appareils de ce type sont déjà en commande ou en service ailleurs dans le monde, les autorités russes refusent de délivrer les certificats de navigabilité. Inutile donc pour Bombardier de vendre d'autres appareils si les transporteurs ne peuvent les faire voler.

Personne n'a osé lui dire directement, mais Sergueï Ermolaev, représentant principal de Bombardier en Russie, a bien compris le jeu. "Ce n'est pas seulement Soukhoï. Dans l'ensemble (du marché), c'est une question de protectionnisme."

Pour l'instant, les pourparlers qu'il a menés avec les responsables gouvernementaux n'ont rien donné. "Nous espérons que le gouvernement et l'industrie russes comprendront que le marché ici est tellement grand et qu'il y a de la place pour leurs avions et pour ceux de Bombardier", dit-il, d'un ton diplomate.

À son avis, la décision des autorités russes n'est pas logique d'un point de vue économique.

"Soukhoï n'en est qu'au stade de développement de son programme (pour un nouvel appareil) alors que nos avions sont déjà prêts! Et c'est maintenant que les exploitants régionaux ont besoin de la technologie", plaide-t-il, en rappelant la hausse du prix du carburant qui a rendu très coûteux les vieux modèles. Sur les lignes intérieures russes, la moyenne d'âge des appareils est d'environ 30 ans.

M. Ermolaev a même suggéré un compromis aux autorités russes. "Nous avons proposé que les transporteurs utilisent nos avions sur une base temporaire et qu'ensuite, elles changent pour des Soukhoï." Solution refusée.

Heureusement pour Bombardier, les millionnaires pleuvent depuis quelques années dans le plus grand pays du monde. Les ventes de jets privés, qui eux peuvent tout simplement être certifiés à l'étranger, ne cessent d'augmenter.

En 2002, 60% des avions privés vendus par Bombardier l'étaient aux États-Unis et le reste en Europe. L'an dernier, 70% partaient pour l'Europe. Sans vouloir préciser l'apport de la Russie dans cet inversement de tendance, la société assure qu'elle y est pour beaucoup.

Pas question de s'en aller

Malgré ces embûches et la crise financière actuelle, pas question donc pour Bombardier de se retirer du marché russe. "Si nous avons choisi d'être stratégiquement sur ce marché, c'est parce que nous regardons sur un horizon de 15 ou 20 ans", explique M. Ermolaev, en marge de la Mission Russie 2008, qui a fait découvrir les potentiels du marché russe à une vingtaine d'autres entreprises québécoises cette semaine.

Dans le secteur ferroviaire, Bombardier a ainsi créé trois coentreprises avec des sociétés russes au cours des dernières années. En mai, une quatrième entreeprise commune a vu le jour, en partenariat avec Transmasholding. Elle cherchera à mettre au point un nouveau modèle de locomotive pour le marché russe.

Bombardier a aussi présenté un projet pour la construction d'un nouveau train léger aérien à Saint-Pétersbourg. La société québécoise souhaite également participer aux futurs appels d'offres pour la construction des installations olympiques pour les Jeux de Sotchi de 2014.

Mission russie 2008: la délégation québécoise reste optimiste

Publié dans le journal La Presse, le jeudi 18 septembre 2008.

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

Moscou - La Mission Russie 2008, dirigée par le ministre du Développement économique du Québec, Raymond Bachand, aurait difficilement pu se dérouler dans une période plus trouble pour la Russie. Mais avant les duels politiques et la chute des marchés boursiers, la vingtaine de gens d'affaires qui accompagnent le ministre cette semaine voient surtout en la Russie une économie émergente aux grandes opportunités commerciales.

Le marché russe est encore pratiquement inexploré comparativement à d'autres économies émergentes comme la Chine et l'Inde, croit Piers Cumberlege, président de l'Association d'affaires Canada Russie Eurasie (CERBA).

"C'est certain que ça fait toujours réfléchir les gens lorsqu'il y a des changements abrupts. Mais est-ce une raison pour dire qu'à long terme, ce n'est pas un marché où on devrait être?

"Les gens d'affaires qui viennent ici ne le font pas pour mettre leur argent de la bourse, souligne M. Cumberlege. Ils regardent des investissements et des possibilités à long terme."

Économie en croissance

Au cours des cinq dernières années, le taux de croissance dans le pays, dopé par la flambée des cours du pétrole et du gaz, n'est jamais tombé sous les 6,4% annuellement.

Selon le ministre Raymond Bachand, il n'y a pas de raison de s'inquiéter de la dégringolade boursière alors que l'économie russe est en pleine expansion. Il voudrait voir les entreprises québécoises s'implanter à long terme sur le marché russe, et vice-versa. Il assure d'ailleurs que le gouvernement libéral a l'intention de poursuivre le défrichage du plus grand pays du monde dans le futur.

"Ce n'est pas un "one shot deal". (Cette mission) serait un gaspillage d'argent sinon. Tu viens dans ces pays (émergents) parce que c'est une stratégie systématique d'ouvrir un marché", explique-t-il. Le premier ministre Jean Charest devrait venir à Moscou début 2009 pour poursuivre le développement des liens économiques russo-québécois, qui sont pour l'instant minuscules.

L'an dernier, la Russie se classait au 13e rang des partenaires économiques du Québec. La province a exporté pour 290 millions de dollars en Russie. Les importations étaient deux fois plus importantes, à un peu plus de 600 millions, essentiellement dans le secteur des ressources naturelles. L'heure d'ouvrir une maison du Québec en Russie n'est toutefois pas encore venu, selon le ministre Bachand.

Deux sociétés québécoises sont implantées depuis bon nombres d'années en Russie, soit Bombardier et SNC-Lavalin. Cette dernière est d'ailleurs arrivée à Moscou en 1976, alors que le régime soviétique était encore en place.

Mais pour les autres, tout est à faire. "Jamais par le passé il n'y a eu d'entreprises russes sur nos radars pour participer à un projet", souligne ainsi Luc Séguin, vice-président principal aux investissements à la Société générale de financement du Québec.

S'il trouve "aberrant" le peu de liens économiques entre ces pays qui partagent notamment un climat, de grands espaces et une passion pour le hockey, il croit que leurs relations arrivent désormais "à un tournant".

"Mais ce sera un cycle de travail assez long", prédit Luc Séguin.

samedi 13 septembre 2008

KHL: une ligue aux ambitions continentales

Dossier sur la nouvelle ligue de hockey professionnelle de Russie, publié dans le cahier des sports du journal La Presse, le 13 août 2008

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

Moscou - Début juillet, Jaromir Jagr a créé une onde de choc en faisant savoir qu'il ne jouerait pas la prochaine saison avec les Rangers de New York, mais avec... l'Avangard d'Omsk, dans laKHL. La quoi? Une semaine plus tard, Alexander Radulov a rompu son contrat avec les Predators de Nashville pour se joindre au Salavat Ioulaev d'Oufa. À peine créée, la Ligue continentale de hockey (KHL) de Russie venait de s'assurer un certain prestige. Et celle qui est déjà considérée comme la deuxième meilleure ligue de hockey au monde n'entend vraisemblablement pas s'arrêter là.

Ligue continentale. Le nom n'est pas fortuit. "On dit que la Russie est déjà un continent à elle seule!" blague Alekseï Lapoutine, porte-parole de la ligue. Mais les ambitions de la KHL, qui remplace la défunte Superliga russe, vont bien au-delà des frontières du plus grand pays du monde.

Déjà cette saison, des 24 équipes que compte la ligue, trois évoluent dans des pays limitrophes de la Russie: le Dynamo de Minsk (Biélorussie), le Barys d'Astana (Kazakhstan) et le Dynamo de Riga (Lettonie). Les pourparlers avec l'Energie de Karlovy Vary, champion de l'Extraliga de République tchèque l'an dernier, n'ont pas abouti cette année. Mais ce n'est que partie remise.

Le président de la KHL, Alexander Medvedev, voit encore plus loin. Quelques jours avant le début de la première saison, le 2 septembre, il a annoncé que, parmi les villes candidates pour accueillir des équipes d'expansion au cours des prochaines années, se trouvent... Londres, Paris et Milan!

Alexander Medvedev n'a peut-être aucun lien de parenté avec le président russe Dmitri Medvedev, mais il possède lui aussi les moyens de ses ambitions. En plus de diriger la ligue, il est aussi vice-président de Gazprom, le géant gazier de l'État russe, qui est l'un des plus grands commanditaires des équipes de la KHL.

Selon le journaliste sportif Dmitri Kouznetsov, l'avènement de la Ligue continentale est l'aboutissement de plusieurs années d'efforts pour remettre sur pied le hockey russe.

"Il y a 15 ans, la ligue pouvait payer 1 million de dollars pour que les chaînes de télévision diffusent ses matchs", rappelle le responsable adjoint du hockey au quotidien Sport Express.

Il faut dire qu'à la chute de l'URSS en 1991, la plupart des grands joueurs russes avaient pris le chemin de l'Amérique du Nord. Le calibre du jeu dans la Superliga était devenu pratiquement sans intérêt et les équipes manquaient de fonds.

Durant les années 90, la santé des équipes a suivi le rythme électoral. "Des gouverneurs régionaux injectaient de l'argent avec l'aide de grandes sociétés", explique M. Kouznetsov. Une défaite électorale ou une mauvaise décision commerciale pouvait donc être plus dommageable pour une équipe qu'une mauvaise saison sur la glace.

En 2004, le président Vladimir Poutine a mis fin à l'élection des gouverneurs de province, désormais directement nommés par le Kremlin. "On a eu peur que les gouverneurs laissent tomber le hockey, mais ça ne s'est pas produit."

"En Russie, le hockey n'a jamais vraiment été profitable du point de vue économique, poursuit Dmitri Kouznetsov. Si les entreprises russes investissaient dans la ligue, c'était beaucoup pour l'image."

Aujourd'hui, elles peuvent espérer un retour sur l'investissement. Le plan actuel de la KHL prévoit une rentabilité dans un horizon de cinq ans. Dmitri Kouznetsov croit que si la ligue est peut-être un peu trop optimiste dans ses prévisions, elle a les reins bien plus solides que son prédécesseur. "Des gens très sérieux sont arrivés, note-il. Ils ont réglé les problèmes de relations publiques et ils ont obtenu de bons contrats de télédiffusion."

Les exigences par rapport aux arénas, à la logistique et aux garanties financières que chaque équipe doit fournir sont désormais très strictes. L'Avtomobilist d'Ekaterinbourg l'a d'ailleurs appris à ses dépens. Le club a été exclu du tournoi avant le début de la saison, faute d'un plan d'affaires assez solide.

Évidemment, les hockeyeurs qui ont quitté l'Amérique du Nord à l'instar des Jagr, Radulov et Yashin ne l'ont pas fait pour le simple plaisir de venir disputer des matchs au fin fond de la Sibérie... Le contrat de Jaromir Jagr avec l'Avangard d'Omsk devrait lui rapporter environ 5 millions de dollars par saison. Avec le taux d'imposition unique en Russie, fixé à 13%, le contrat devient beaucoup plus avantageux qu'une offre du même type dans la LNH.

Le porte-parole de la ligue, Alexei Lapoutine, assure que la KHL ne peut pour l'instant prétendre rivaliser avec la LNH sur la plan de la qualité du jeu. "La LNH existe depuis 100 ans. Nous, c'est notre première année", rappelle-t-il. Mais elle peut au moins le faire d'un point de vue pécuniaire. "La concurrence économique, c'est une chose tout à fait normale dans le monde capitaliste", souligne M. Lapoutine.

Objectif: rivaliser avec la LNH

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

Moscou - À l'heure actuelle, la Ligue continentale de hockey (KHL) n'a pas la prétention de rivaliser avec la LNH. Mais rien ne dit que ce ne sera pas le cas dans quelques années.

"En moyenne, les équipes de la KHL sont moins bonnes que celles de la LNH", constate le journaliste sportif Dmitri Kouznetsov. Mais les meilleures équipes seraient certainement capables de jouer dans la LNH, sans toutefois pouvoir prétendre à la Coupe Stanley", estime-t-il.

M. Kouznetsov a suivi de près l'évolution du hockey, des sombres années postsoviétiques à aujourd'hui, et il est catégorique: "Le calibre a augmenté. Le hockey est devenu plus intéressant."

"Le jeu est plus intense, plus robuste, et il y a plus de buts", poursuit Alexei Lapoutine, porte-parole de la nouvelle ligue. À son avis, cela est attribuable plus à un changement d'attitude qu'à de nouvelles règles, puisque celles-ci n'ont subi que des modifications mineures.

"Nous jouons [principalement] selon les règles de la Fédération internationale (FIHG). Mais nous avons recommandé aux arbitres d'être plus flexibles à l'égard des contacts. Maintenant, ils sévissent pour les coups salauds, mais moins pour les jeux un peu rudes", dit-il.

S'il est difficile de comparer la qualité du jeu des deux meilleures ligues du monde, puisque "le hockey en Europe est bien différent de celui en Amérique", comme le souligne Dmitri Kouznetsov, la KHL espère tout de même un jour être à même de concurrencer la Ligue nationale. "Le but actuellement est surtout de rassembler des forces pour lancer notre ligue, qui part pratiquement de zéro, et après, d'égaler le niveau de la LNH", explique Alexei Lapoutine.

Pour l'instant, la plupart des hockeyeurs qui choisissent la KHL sont des joueurs de "catégorie moyenne", souligne son porte-parole. Certaines vedettes, comme Jaromir Jagr, voient de leur côté la KHL comme un bon endroit pour terminer leur carrière tout en continuant à gagner un bon salaire. "Quand les joueurs auront compris qu'ici c'est stable, qu'il y a des organisations fiables et qu'on paie bien, ils viendront. Ça commencera avec les joueurs qui ont des contrats à deux volets (LNH et Ligue américaine) et qui peuvent être rétrogradés dans les clubs-écoles, prédit-il. Ce sont eux qui seront les plus intéressés."

Le journaliste Dmitri Kouznetsov s'attend toutefois à ce que la ligue réussisse rapidement à mettre le grappin sur des joueurs renommés et encore au sommet de leur forme. "Déjà l'an prochain, nous essayerons d'avoir de plus grands noms. Nous n'aurons probablement pas Ovechkin, Malkin ou Kovalchuk dans les prochaines années. Mais lorsque leurs contrats se termineront dans trois ou quatre ans, c'est bien possible."

Les Québécois apprécient l'expérience

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

Moscou - "À Montréal, j'étais un remplaçant. Ici, ils ont besoin de moi." Éric Landry a beaucoup galéré entre la Ligue nationale et la Ligue américaine avant de prendre le chemin de la Suisse en 2003. L'an dernier, il a accepté l'offre du Dynamo de Moscou. Et il est loin de le regretter.

"Si on m'offrait un contrat de trois ans ici, c'est sûr que je signerais", fait savoir d'entrée de jeu l'attaquant de 33 ans.

Éric Landry a pu constater l'évolution entre la Superliga, dans laquelle évoluait le Dynamo l'an dernier, et la nouvelle Ligue continentale, qui a vu le jour à la fin de la dernière saison. "Les règles sont plus claires. Ils ont changé l'image de la ligue et les équipes sont devenues plus prestigieuses", note-il.

À son avis, les joueurs étrangers ne devraient ainsi plus avoir peur de venir jouer en Russie, un pays longtemps réputé pour l'opacité de ses transactions financières et l'implication du crime organisé dans le monde des affaires. "Tous les contrats (des joueurs) sont désormais rédigés de manière uniforme."

Sur la glace, Éric Landry a trouvé en Russie une ligue à sa mesure. "Ici, l'équipe ne dépend pas seulement de toi, alors qu'en Suisse, oui. Ici, on se fie plus aux joueurs russes. Les étrangers, c'est un peu un luxe pour les équipes, constate-t-il. Dans la Ligue nationale, je n'avais pas de rôle en particulier. J'étais plus content de jouer que de faire la différence."

Éric Landry n'avait amassé que 14 points en 68 matchs dans la LNH, à Calgary et à Montréal. À son avis, plusieurs joueurs qui n'arrivent pas à se tailler une place en Amérique du Nord trouveront la leur dans la KHL. "Nous étions des joueurs de premier ou deuxième trio, mais (dans la LNH) nous étions relégués au troisième ou au quatrième. Quand je jouais à Montréal, j'étais content de jouer neuf minutes par match. Ici, c'est plutôt entre 15 et 19 minutes."

Pierre Dagenais

Un autre ancien du Canadien, Pierre Dagenais, a choisi de quitter l'Autriche pour se joindre au Traktor de Tcheliabinsk cette année. Il ne cache pas que la Russie est devenue très intéressante d'un point de vue financier. "Je gagne autant d'argent sinon plus que lorsque je jouais avec le Canadien", révèle-t-il. Pour des joueurs de son calibre, les salaires peuvent atteindre "le double, peut-être le triple" des salaires dans la LNH.

L'ailier gauche de 30 ans avait tout de même quelques appréhensions à l'idée de s'installer à Tcheliabinsk, une ville d'un million d'habitants située à 1500 kilomètres de Moscou, au pied de l'Oural. Il avait d'ailleurs décidé de venir seul le premier mois, avant de faire venir sa femme et ses deux jeunes enfants si les conditions de vie étaient assez bonnes. Aujourd'hui toutes ses craintes sont tombées.

"Je m'attendais à bien pire. Les gens me disaient de ne pas sortir, que ça pouvait être dangereux. Quand tu te promènes, les bâtiments sont assez vieux, mais à l'intérieur, c'est assez neuf", constate Pierre Dagenais, qui jouera son premier match dans la KHL ce soir, contre le Khimik de Voskressensk.

Les équipes a surveiller

La KHL compte 24 équipes, réparties en quatre divisions portant les noms d'anciennes étoiles du hockey soviétique: Bobrov, Tarassov, Kharlamov et Tchernychev.

Plusieurs équipes seront familières à ceux qui ont suivi l'évolution des Lecavalier, Jagr, Kovalev et autres dans la Superliga russe, lors du lock-out de 2004-2005 dans la LNH. Ceux qui se souviennent des neuf Super Séries entre 1976 et 1991, ces matchs hors-concours entre des équipes soviétiques et de la Ligue nationale, reconnaîtront aussi des clubs légendaires. Trois des équipes deMoscou, le Spartak, le CSKA et leDynamo, y ont participé à plusieurs reprises.

À surveiller aussi, l'équipe d'Alexander Radulov, le Salavat Ioulaev d'Oufa, championne de la Superliga l'an dernier, et le Metallurg de Magnitogorsk, vainqueur de la Coupe des Champions d'Europe cette année. Les yeux étrangers seront aussi tournés vers l'Avangard d'Omsk, où le capitaine Jaromir Jagr fait un retour, après y avoir joué durant le lock-out.

Il sera aussi intéressant d'observer comment se débrouilleront les trois équipes non russes, le Barys d'Astana (Kazakhstan), leDynamo de Minsk et leDynamo de Riga. Ces équipes n'ont pas à respecter un quota de joueurs étrangers, contrairement aux équipes russes, qui ne peuvent mettre sous contrat plus de cinq joueurs réguliers étrangers, ou un gardien et trois réguliers.

La première saison de la ligue a débuté le 2 septembre et se terminera le 26 février. Chaque équipe disputera 56 matchs. À partir du 1er mars, les 16 meilleures formations participeront aux séries éliminatoires. La grande finale de la coupe Gagarine est prévue pour le 12 avril. (Ce même jour, en 1961, le cosmonaute soviétique Iouri Gagarine a fait le premier voyage habité dans l'espace.)

La plupart des patinoires de la ligue mesurent actuellement 61 mètres de longueur par 30 mètres de largeur, conformément aux normes de la Fédération internationale de hockey sur glace. Les autorités de la KHL veulent toutefois diminuer les surfaces glacées dès l'an prochain à 28mètres de largeur, afin d'accélérer le jeu. Les dimensions réglementaires dans la LNH sont de 61x26mètres. Les matchs de la KHL peuvent être regardés sur le site (seulement en russe) news.sportbox.ru.

Les meilleurs salaires

Le plafond salarial est établi à 620 millions de roubles (24,2 M$) par équipe de 25 joueurs. Elles ont le droit de payer un total de 17,2 M$ pour 21 joueurs et 7 M$ pour quatre de leurs "étoiles".

Le plus haut salaire révélé jusqu'à maintenant par la presse russe est celui d'Alexei Morozov, le capitaine de l'équipe nationale russe, qui évolue avec le Ak Bars de Kazan. Il toucherait environ 4 M$ par saison, mais les chiffres officiels ne sont pas disponibles, les joueurs n'ayant en théorie pas le droit de dévoiler leurs revenus. En 2003-2004, Morozov gagnait 1,5 M$ avec les Penguins de Pittsburgh.

Le contrat signé en juillet par Jaromir Jagr avec l'Avangard d'Omsk serait toutefois plus important. Dans une entrevue à la chaîne TSN peu après qu'il eut changé de ligue, le vétéran tchèque a déclaré avoir signé pour 5 M$ par saison. Alexei Yashin, du Lokomotiv de Iaroslav, empocherait de son côté environ 3 M$.

Le cas Radulov

Depuis des années, les Russes accusaient la Ligue nationale de leur voler leurs meilleurs jeunes joueurs, comme Evgeni Malkin en 2006. En mettant sous contrat Alexander Radulov en juillet, un an avant la fin de son entente avec les Predators, la nouvelle Ligue continentale de hockey a pris une petite revanche. Petite, mais qui a fait bien des remous.

La LNH est furieuse. Les Russes, eux, disent qu'il avait pleinement le droit de rompre son entente avec Nashville puisqu'il a joint le club d'Oufa avant que la LNH et la KHL ne s'engagent, au début du mois, à ne pas embaucher de joueurs encore sous contrat dans l'autre ligue.

Cet accord entre les deux ligues devrait en théorie empêcher d'autres litiges du genre. Pour l'instant, Radulov demeure tout de même exclu par la Fédération internationale de hockey sur glace de toute compétition internationale. La KHL a de son côté retiré ses plaintes contre cinq joueurs qui avaient suivi le chemin inverse vers la LNH.

Le cas Radulov risque désormais de se retrouver en cour. Pendant ce temps, l'attaquant russe de 22 ans a débuté la saison avec le Salavat Ioulaev. Il a déjà récolté quatre points (un but, trois passes) en trois matchs.

Que veut la Russie?

Interview publiée le 10 septembre dans La Presse

Lavoie, Frédérick
Collaboration spéciale

MOSCOU - Un mois jour pour jour après le déclenchement des hostilités en Ossétie-du-Sud, le président russe Dmitri Medvedev vient de s'engager à retirer prochainement toutes ses troupes de Géorgie. D'un coup la tension entre l'Occident et la Russie est redescendue d'un cran. Il reste que les événements des dernières semaines ont été un tournant sur l'échiquier mondial, explique Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue La Russie dans la politique mondiale, référence russe en matière de relations internationales. La Russie est de retour. Et elle exige qu'on respecte ses intérêts à titre de grande puissance, a-t-il expliqué à La Presse.

Q: La Russie veut-elle d'une nouvelle guerre froide?

R: Je crois qu'une nouvelle guerre froide est impossible. Tout simplement parce que le monde d'aujourd'hui est complètement différent. Comment peut-on avoir une nouvelle guerre froide lorsque le quart du Fonds de stabilisation de la Russie est investi dans des obligations d'épargne américaines? L'Union européenne est le premier partenaire économique de la Russie, alors que celle-ci est le troisième partenaire de l'UE. C'est une tout autre situation. Il est possible, même probable qu'il y ait un conflit. Mais contrairement aux années de la guerre froide, alors que la confrontation des deux blocs était en soi la politique mondiale, cette fois, la majeure partie de la planète restera à l'extérieur de ce conflit et l'observera en essayant d'en tirer des avantages.

Q: À quoi cette confrontation peut-elle mener?

R: Il n'y aura pas de conflit "chaud". Mais on remarque un changement majeur d'approche: d'un point de vue russe, les États-Unis ne sont plus les principaux dirigeants de la politique mondiale. Au cours des 20 dernières années, les politiques en Russie pouvaient être anti ou pro-occidentales, mais étaient toujours établies en fonction de l'Occident. Maintenant, j'ai l'impression que la situation va changer. (Le premier ministre Vladimir) Poutine ne cherchera peut-être plus avec autant de passion à convaincre l'Occident de ses intentions. Il en est certainement arrivé à la conclusion que de toute façon, personne ne l'écoute là-bas et il n'a donc plus à porter une attention particulière à ce qu'ils disent.

Q: Pourquoi la Russie estime-t-elle désormais qu'elle peut se comporter de façon plus indépendante face à l'Occident?

R: Pourquoi ne le pourrait-elle pas? L'UE n'a pas vraiment le choix de s'approvisionner en gaz et en pétrole russes. La Russie, elle, adoptera de plus en plus une politique de diversification: l'Occident comme partenaire, certes, mais aussi la Chine, les pays d'ex-URSS et d'autres. Bref, il n'y aura plus de fixation sur l'Occident.

Q: En quoi ce changement est-il lié à la guerre en Géorgie?

R: Ça se préparait depuis longtemps. C'est le résultat d'un long processus et d'une déception envers l'Occident. La guerre en Géorgie a été le point de rupture. Il y a une perception complètement paradoxale (des événements) en Russie et à l'extérieur de la Russie. Ici, non seulement les politiciens, mais aussi une partie importante de la population croit que la Russie n'avait pas le choix de s'impliquer dans le conflit, et que c'était absolument justifié de le faire sur les plans politique, moral et légal. Ce n'est pas une position propagandiste, mais une position franche. Et le fait que l'Occident ait appuyé sans réserve (le président géorgien Mikheïl) Saakachvili, d'un point de vue russe, c'est absolument incompréhensible et inacceptable. À mon avis, c'est ce qui a servi de catalyseur puissant à un sentiment qui grandissait depuis longtemps.

Q: Croyez-vous qu'il existe toujours une mentalité impérialiste en Russie?

R: Il y a une mentalité impérialiste dans tous les anciens empires. Et il est très difficile de la vaincre. Mais l'important ici, ce n'est pas tant cela que la recherche d'une nouvelle identité et la tentative de comprendre ce qu'est la Russie contemporaine et quels sont ses intérêts. Et on se rend compte que son intérêt principal est la défense de sa sphère d'influence. Non pas à titre d'ancien empire, mais parce que dans un monde multipolaire, il y a un certain nombre de pôles d'attraction qui influencent la situation dans le monde. Pour devenir un pôle d'attraction, il faut avoir une zone où cette influence peut s'exercer. Ce n'est pas tout à fait une approche impérialiste, mais plutôt celle d'une grande puissance obligée d'augmenter sa force pour s'assurer autour d'elle quelques zones d'intérêts.

Q: La Russie peut-elle y arriver?

R: Je ne sais pas. Je crois que les États-Unis vont tout faire pour l'empêcher. La visite du vice-président américain Dick Cheney en Azerbaïdjan, en Géorgie et en Ukraine est le premier signal que les États-Unis n'ont pas l'intention d'abandonner leurs intérêts dans la région postsoviétique.

Pays baltes: Au coeur de la nouvelle Europe

Dossier publié dans le cahier tourisme du journal La Presse, le 30 août 2008.

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale

Visiter les trois États baltes en un seul voyage semble une évidence. Géographiquement, historiquement voire culturellement, ils ont toujours été étroitement liés. Mais la Lituanie, l'Estonie et la Lettonie ne sont pas pour autant du pareil au même. Chacun renferme ses propres trésors qui valent amplement le détour.

Logistiquement, le voyage est des plus simples. Réunis, les pays baltes dépassent à peine la superficie de la Floride. Il n'y a que 600 kilomètres entre la capitale lituanienne Vilnius et l'estonienne Tallinn. La lettone Riga se trouve à mi-chemin entre les deux. Depuis leur entrée dans l'espace Schengen en décembre dernier, on n'a même plus besoin de s'arrêter aux frontières.

Nous n'avions réservé aucun hôtel. Mais surprise! À notre arrivée à Vilnius un mercredi après-midi, la plupart des hôtels de l'avenue Gedimino, l'artère principale de la capitale, affichaient complet. Heureusement, de serviables réceptionnistes nous ont aidé à trouver un lit chez leurs concurrents. Malchance de l'arrivant peut-être, puisque nous n'avons plus eu de problèmes de logement pour le reste du voyage.

Cette courte galère a tout de même permis de dissiper les derniers doutes dans mon esprit, habitué au mauvais service à la clientèle des républiques ex-soviétiques: ici, l'URSS qui avait annexé de force les pays baltes à la fin de la Seconde Guerre mondiale est bien morte et enterrée. La parenthèse communiste est du passé. Depuis 1991, les Baltes ont les deux pieds dans l'Europe.

Les Soviétiques n'avaient de toute façon jamais réussi à complètement effacer les évidentes influences allemandes et nordiques présentes partout dans l'architecture et les mentalités de la région. Avec la chute de l'empire athée ont commencé la restauration des églises et la remise en valeur des édifices historiques maintes fois centenaires, comme ceux de la vieille ville médiévale fortifiée de Tallinn.

Visiter les pays baltes est aussi un bon remède contre le stress. Même Riga, la plus grande ville du coin avec ses 750 000 habitants est plus calme que Québec. Le reste de la région en vient à ressembler à une immense campagne parsemée de quelques villes provinciales et entourée de magnifiques forêts aux conifères longilignes.

La communication avec les habitants se déroule habituellement en anglais, à moins que vous connaissiez les microscopiques langues éponymes des trois pays. Héritage des envahisseurs, plusieurs parlent aussi le russe et l'allemand.

Côté sécurité, les Baltes n'ont rien à envier aux villes européennes de même taille.

Ne reste donc plus qu'à suivre le vent marin de la Baltique.

Lituanie
La vieille ville baroque de Vilnius est la plus grande du genre en Europe de l'Est. Bien que certains édifices datent de plus de six siècles, le vieux quartier dans son ensemble laisse une impression de modernité. Entre les ruelles étroites et quelques vastes rues pavées, la multitude d'églises et de temples (protestants, catholiques, orthodoxes ou juifs), nous fait goûter à l'oecuménisme de la ville. Avant la Seconde Guerre mondiale, Vilnus comptait l'une des plus importantes communautés juives d'Europe, presque entièrement exterminée par les nazis.

La rancoeur envers les envahisseurs du passé se ressent dans l'ancienne prison du KGB, transformée en musée de l'occupation 1941-91. À travers les cellules exiguës, les chambres d'isolement et celle d'exécution, on revit l'humiliation d'un peuple soumis à son puissant voisin.

Du haut de la colline Gedymin, près de l'ancien château en ruines, la vue sur les toits d'argile de la vieille ville est inoubliable. En regardant l'ensemble architectural, on comprend pourquoi Vilnius a été choisie capitale culturelle européenne en 2009.

La première capitale de Lituanie, à une trentaine de kilomètres de Vilnius, est la destination idéale pour une escapade d'une journée . Pour nous rendre au magnifique château en briques rouges, isolé sur une petite île, nous avons préféré la chaloupe au pont. Entre les cygnes, sur le lac Galvé, nous avons pagayé autour de l'île, sous les saluts des bambins lituaniens en visite d'école et le paysage majestueux de la forteresse par temps clair. Un musée disséminé dans les ailes du château retrace l'histoire de la Lituanie.
L'isthme de Courlande

Longue bande de terre étroite sur la Baltique, l'isthme de Courlande est le joyau naturel de la Lituanie et son principal lieu de villégiature. Les longues plages de sable blanc n'en sont que la pointe de l'iceberg. Une promenade à travers les immenses dunes qui occupent une bonne partie du rivage de l'isthme laisse un goût de désert. À chaque pas son paysage.

À Nida, le dernier village lituanien de l'isthme (une partie appartient à la Russie), nous avons loué des vélos pour une journée afin de parcourir la piste cyclable de 30 kilomètres qui mène à Juodkranté. Sur le chemin du retour, nous avons été interpellés par les cris stridents de l'impressionnante colonie d'oiseaux marins à la sortie de cette petite localité. Les sommets de centaines d'arbres morts sont occupés par les nids de plus de 6500 cormorans et hérons gris.
Estonie

Dans la vieille ville de Tallinn, on se croirait au beau milieu d'un conte médiéval, avec des bâtiments bien préservés. L'atmosphère anachronique entretenue par les commerçants, souvent habillés en costumes d'époque, n'a étrangement rien de kitsch. Malgré la grande quantité de touristes, les marchands semblent toujours prendre un grand plaisir à expliquer l'origine et les propriétés de l'artisanat sur leurs tablettes. Tallinn se découvre ainsi par les mots de ses habitants, potiers, souffleurs de verre, menuisiers d'art. On a l'impression de vivre avec eux le conte réel de cette ville aussi pittoresque qu'accueillante.

Face à la féérique Tallinn figée dans des temps anciens, Tartu donne un goût de la "vraie" Estonie. Principal centre du savoir du pays et de l'identité nationale estonienne, Tartu vit au rythme de sa grande et réputée université. Le cinquième de ses 100 000 habitants y étudie. Sur la place de l'hôtel de ville, la statue des deux jeunes amoureux qui s'embrassent sous un parapluie reflète bien le charme paisible et enjoué de cette petite ville provinciale. Comme à Tallinn, les oeuvres d'artisanat y pullulent, mais à des prix beaucoup plus abordables que dans la capitale.

Lettonie

La capitale de la Lettonie, Riga, est l'épicentre de la région. Lorsque les touristes anglais venus célébrer un enterrement de vie de garçon ne la prennent pas d'assaut, la métropole balte est plutôt calme. À travers le dédale de ses élégantes maisons colorées de différentes époques, les édifices de style Art nouveau donnent une prestance certaine au «Paris du Nord». Seule tache dans le paysage, l'horrible bâtiment soviétique près de l'hôtel de ville. Il porte toutefois bien sa laideur, puisqu'il abrite le musée de l'Occupation de la Lettonie par les Allemands et les Soviétiques. En sortant du labyrinthe de la vieille ville, on entre dans un quadrilatère, qui fait quelque peu penser à Montréal, avec ses longues rues à l'horizon infini.

Du centre-ville de Riga, il faut moins de 40 minutes en train de banlieue pour atteindre la station balnéaire de Jurmala, avec ses vastes plages de sable blanc. Hormis peut-être un été éternel, les côtes de Jurmala n'ont rien à envier à n'importe quelle plage du sud des États-Unis. Les kiosques de la charmante petite rue centrale qui relie les différents villages sont certainement le meilleur endroit pour faire le plein de souvenirs lettons.

À une heure à l'est de Riga, la petite ville de Sigulda est réputée pour ses châteaux médiévaux et sa piste de bobsleigh. Or, c'est la grotte de Gutmanis, la plus grande des pays baltes, qui impressionne le plus. La friabilité de ses parois de pierre rouge ferreuse a permis aux visiteurs conquérants de graver leur nom, voire leurs armoiries pour les plus nobles, au fil des siècles. La grotte devient ainsi un immense livre d'or retraçant près d'un demi-millénaire de visites humaines. Aujourd'hui, les autorités interdisent toute inscription pour ne pas endommager les fragiles parois. De la grotte, les chemins à travers la forêt mènent jusqu'au château mi-délabré de Turaida, en pleine reconstruction.

Repères

Les prix

Il faut compter environ 2500 $ par personne pour un voyage de deux semaines, incluant hébergement et nourriture.

Hébergement

Les prix en hôtel et en chambre d'hôte sont comparables à ceux d'Europe de l'Ouest. Il est rarement possible d'obtenir une chambre double pour moins de 150 $ dans les capitales. Le service, le confort et le charme des établissements sont toutefois pratiquement irréprochables. Par contre, les lits en dortoir dans les auberges de jeunesse y sont souvent jusqu'à deux fois moins chers (environ 15 $ CAN) qu'en Europe occidentale.

Nourriture

Peu chères, les assiettes copieuses, ingénieuses (du saumon avec sauce aux bananes?) et délicieuses de Vilnius restent longtemps en mémoire.

Transports

En deux semaines, nous avons parcouru plus de 1500 km en train et en autocar pour un total de... moins de 100 $ par personne. Et ce, malgré un prix de l'essence plus élevé que chez nous. Dans les villes, un trajet dans les transports en commun coûte au plus 1,40 $. Le meilleur moyen de découvrir les petites cités baltes demeure toutefois la marche. Après 14 jours de voyage, notre podomètre indiquait 251 383 pas, soit près de 200 km... Pour un billet d'avion Montréal-Vilnius avec retour de Tallinn, il faut compter environ 1250 $.

Les à-côtés

Les pays baltes sont réputés pour leur ambre. Vous trouverez sensiblement les mêmes accessoires et bijoux dans tous les petits kiosques de la région, mais les meilleurs prix sont en Lituanie.

dimanche 7 septembre 2008

Le souvenir de l'empire perdu ravivé en Russie

Publié dans La Presse, le 6 septembre 2008 et sur cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou

Alors que le ton monte entre leur pays et l'Occident depuis le conflit russo-géorgien du mois d'août, les Russes sont ambivalents. D'un côté, ils craignent une nouvelle guerre froide. De l'autre, la fierté est grande de voir leur empire déchu défier à nouveau les États-Unis et l'Europe pour faire valoir ses intérêts.

«Bien sûr que j'ai peur!» Installée dans son stand à journaux, en face des bureaux de l'hebdomadaire populaire Argoumenty i Fakty, Alevtina Morozova passe une bonne partie de la journée à lire la presse russe.

En aucun cas elle ne souhaite une nouvelle guerre froide avec l'Occident. «J'ai peur des pénuries, pour mes enfants et mes petits-enfants», dit la femme de 54 ans, qui a passé la majeure partie de sa vie dans un climat d'affrontement entre l'URSS et les États-Unis.

Si elle craint un nouveau conflit, elle prédit toutefois que les deux anciens ennemis réussiront à l'éviter. «Mais en même temps, je ne croyais jamais que la Géorgie attaquerait l'Ossétie-du-Sud», ajoute-t-elle, en référence à l'événement qui a déclenché cette nouvelle escalade russo-occidentale. «Maintenant, tout est possible.»

Le rédacteur en chef d'Argoumenty i Fakty, lui, ne craint pas une nouvelle guerre froide. «Mais je n'en veux pas», précise Nikolaï Zyatkov, dont la revue à sensation s'est toujours montrée «très critique et dure à propos du partenariat avec les États-Unis et l'Occident».

Il fait toutefois remarquer que «les refroidissements sont parfois utiles. Ils permettent de se préparer à des moments moins heureux et de voir les choses différemment».

Mentalité d'empire

Nikolaï Zyatkov répète les arguments servis par le premier ministre Vladimir Poutine et le président Dmitri Medvedev au cours des dernières semaines pour justifier la fermeté de la Russie envers l'Occident.

Il croit que son pays a toujours respecté les positions des Européens et des Américains, alors que ceux-ci n'ont bien souvent fait qu'à leur tête lorsque leurs intérêts étaient en jeu. Il cite ainsi les exemples des bombardements de l'OTAN sur Belgrade en 1999, l'indépendance du Kosovo et l'expansion vers l'est de l'OTAN, trois réalités auxquelles les Russes étaient fermement opposés.

«Bien sûr, nous avons cette mentalité d'empire, laisse tomber Nikolaï Zyatkov. Toutefois nos dirigeants ont toujours voulu se comporter en bons partenaires.»

Mentalité d'empire? M. Zyatkov explique que les Russes conservent ce sentiment d'avoir «investi d'énormes efforts dans la périphérie» de leur empire au cours des derniers siècles et d'avoir tout perdu lorsque les républiques de l'URSS sont devenues indépendantes. Le journaliste assure qu'il ne partage pas ce sentiment avant d'ajouter: «Mais il existe quelque part en soi.»

Dans le climat actuel de tension, c'est précisément cette «mentalité d'empire» qui fait peur à Lioudmila Alekseeva. L'ex-dissidente soviétique de 81 ans, qui a combattu toute sa vie l'autoritarisme, a bien remarqué durant le conflit russo-géorgien que ce sentiment reste prédominant chez une bonne partie de ses compatriotes.

«Plusieurs de mes amis très intelligents, avec qui je n'ai habituellement pas de différences de points de vue, me disaient: Mais tout de même, comment les Géorgiens ont-ils osé nous attaquer?»

Propagande

À son avis, ce raisonnement continuera de gagner en popularité. D'autant plus que, en contrôlant les principales chaînes de télévision du pays, source d'information unique de la majorité de la population, «le pouvoir alimente» de telles réflexions, poursuit l'ex-dissidente.

Avec succès. Selon un sondage du Centre Levada, 87% des Russes estiment que leurs dirigeants ont agi «correctement» dans le conflit avec la Géorgie. Rien d'étonnant, donc, que la marche antiguerre organisée à Moscou par Mme Alekseeva et d'autres défenseurs des droits de l'homme ait attiré à peine 70 personnes...

Le Centre Levada n'a toujours pas mené de sondage pour connaître l'opinion des Russes sur le refroidissement des relations avec l'Occident. Par expérience, son directeur, Lev Goutkov, peut toutefois déjà prédire les résultats. «Les 20% des gens les plus instruits seront inquiets parce qu'ils savent que leur gouvernement peut les entraîner dans une fâcheuse aventure. D'un autre côté, plus la pression sera forte, plus une tranche de la population, environ 40%, adoptera une position isolationniste.»

Guerre froide ou non, Nikolaï Zyatkov croit que les relations russo-occidentales ressortiront grandement transformées de cet affrontement. «Il n'y aura plus le lien de confiance qu'il y avait. La psychose se calmera, mais les relations deviendront plus pragmatiques.»

samedi 30 août 2008

La Russie isolée

Publié dans le journal La Presse, le 30 août 2008 et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou

On reconnaît ses vrais amis en temps de crise, dit-on. Si c'est le cas, la Russie n'en compte que très peu, voire aucun. Même les alliés de l'ex-URSS se font muets.

Il aura fallu une crise de l'ambassadeur russe à Minsk pour que le président biélorusse réagisse à la guerre qui embrasait le Caucase. «Nous ne comprenons pas bien pourquoi les autorités de Biélorussie se taisent», a déclaré, irrité, l'ambassadeur Alexandre Sourikov, cinq jours après le début des hostilités.

Une semaine plus tard, le président Alexandre Loukachenko est finalement allé rencontrer son homologue russe, Dmitri Medvedev. «C'était calme, sage et beau», a alors commenté le Biélorusse, en référence à la réaction de son grand frère slave face à l'invasion géorgienne de la république séparatiste d'Ossétie-du-Sud.

Il faut dire que Loukachenko, considéré comme le «dernier dictateur d'Europe» par Washington, tente depuis quelques mois d'améliorer son image et ses relations avec l'Occident. Alors que Géorgiens et Russes se bombardaient, il en a profité pour libérer en douce le dernier prisonnier politique de son pays.

Mardi dernier, lorsque Moscou a reconnu l'indépendance de l'Ossétie-du-Sud et de l'Abkhazie, c'était de nouveau le silence radio à Minsk. Loukachenko a finalement déclaré deux jours plus tard que Moscou n'avait pas le choix de reconnaître l'indépendance des deux territoires. Mais pas un mot sur sa propre position sur le sujet.

Les autres capitales de la Communauté des États indépendants ont été encore plus prudentes.

Dans le bloc, seule l'Ukraine a adopté une position ferme dans la crise, mais une position farouchement antirusse. Au plus fort des combats, son président, Viktor Iouchtchenko, s'est rendu à Tbilissi pour apporter son soutien indéfectible à son ami géorgien, Mikheïl Saakachvili, tout aussi pro-occidental que lui.

Les leaders des républiques d'Asie centrale ont quant à eux tout fait pour ménager la chèvre et le chou. Le président du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, l'un des principaux alliés de Moscou, s'est contenté de déplorer une décision «irréfléchie» de Mikheïl Saakachvili et de justifier l'action de la Russie, qui visait selon lui à «mettre fin à l'effusion de sang». Mais pas question d'aller plus loin: le Kazakhstan possède d'importants intérêts dans l'industrie touristique en Géorgie et dans les installations pétrolières du port de Batoumi, sur la mer Noire.

Prudence obligée aussi à Bichkek. À quelques kilomètres de la capitale du Kirghizistan se trouvent à la fois une base militaire russe et une autre... américaine.

Pas d'alliés obligés

Étonnamment ou non, la Russie n'a pas trop tenu rigueur de leur silence à ses alliés traditionnels. Le ministre des Affaires étrangères Serguei Lavrov a dit comprendre la volonté de ses partenaires «d'entretenir des relations normales avec le reste du monde, et en particulier avec les États-Unis et l'Union européenne». Il a assuré que la Russie ne leur demanderait pas officiellement de reconnaître les deux républiques séparatistes géorgiennes.

«Aucun des pays (de la CEI) n'a eu le sentiment d'être un allié obligé de la Russie» dans ce conflit, souligne la politologue Maria Lipman, du Centre Carnegie de Moscou.

Selon elle, en répondant par la force plutôt que par la diplomatie à l'attaque géorgienne contre l'Ossétie-du-Sud, la Russie «a choisi de brûler les ponts avec l'Occident. Elle a choisi le chemin de l'isolement, de l'affrontement féroce avec l'Ouest et de la fermeture de son économie». Appuyer inconditionnellement la Russie n'avait ainsi rien de très attrayant pour de jeunes pays qui souhaitent diversifier leurs partenariats économiques, explique-t-elle.

Analyste militaire du journal Komsomolskaïa Pravda et colonel à la retraite, Viktor Baranets croit que les pays de la CEI ont essayé d'obtenir le maximum d'avantages d'un côté comme de l'autre dans cette crise. L'opération peut toutefois être risquée, selon lui. «Ils doivent s'asseoir sur deux chaises en même temps. Mais si les deux chaises s'éloignent, ils tomberont», illustre-t-il.

Par contre, M. Baranets croit que les voisins de la Russie n'ont pas à craindre qu'elle ne cherche à s'accaparer militairement d'autres parties de l'ex-empire. À son avis, si les Ukrainiens laissent planer le doute sur les intentions de la Russie en Crimée, territoire anciennement russe et offert à l'Ukraine par Moscou en 1954, c'est tout simplement pour s'attirer la sympathie de l'Occident. «C'est une provocation pour accélérer son adhésion à l'OTAN», soutient-il.

Contrairement à Maria Lipman, qui croit que la Russie est devenue «une menace pour ses voisins», Viktor Baranets assure qu'«il n'y a pas un seul officier dans l'armée russe qui songe à une quelconque conquête (territoriale) militaire».

Tout de même, l'ex-colonel admet que l'intervention russe en Géorgie a redonné à son pays confiance en ses capacités militaires. «Notre commandement a ravalé longtemps l'humiliation d'être en pantoufles devant Washington. Tout le monde se souvient des années Eltsine. Maintenant, on nous laisse déployer nos ailes.»

jeudi 21 août 2008

Gori: Au-delà de la propagande

Publié dans La Presse le 21 août 2008 et sur cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
Collaboration spéciale, La Presse
Gori, Géorgie

On en parlait comme d'une ville abandonnée, où les quelques Géorgiens restants mouraient pratiquement de faim. Les forces russes et sud-ossètes, disait-on, bloquaient l'aide humanitaire et commettaient des atrocités indescriptibles contre la population. Si la vie est loin d'être rose à Gori, sous occupation russe depuis plus d'une semaine, la propagande a réussi à en faire une ville martyre bien utile à la cause géorgienne dans le conflit qui l'oppose à la Russie. La Presse a pu le constater sur place.

«Nous n'avons manqué de rien.» Daredjan Tvarelidze n'a pas quitté Gori depuis les premiers bombardements russes sur la ville le 8 août dernier. C'était quelques heures à peine après que les forces géorgiennes eurent lancé une attaque sur Tskhinvali, la capitale de la région séparatiste de l'Ossétie-du-Sud, située à quelque 30 km au nord-est de Gori.

Dans le petit dépanneur où nous faisons la connaissance de Daredjan, les étalages sont plutôt bien garnis pour un temps de guerre. «Ce sont des restes», explique le tenancier, qui n'a pas reçu de livraison depuis le début des hostilités. Des bombardements jusqu'à l'occupation russe, l'établissement de la rue Samepo, au centre-ville de Gori, a tout de même été ouvert tous les jours.

Si le dépanneur peut encore répondre à la demande, c'est aussi qu'elle n'est pas trop forte. L'écrasante majorité des quelque 50 000 âmes que compte la ville natale de Joseph Staline en temps de paix a fui la ville pour la campagne ou pour la capitale Tbilissi. Daredjan et ses voisines estiment qu'à peine une quinzaine de personnes sur le millier de résidants de la rue Samepo sont restées durant les hostilités.

Daredjan est loin d'apprécier la présence des soldats russes dans sa ville. «Ils contrôlent toutes les rues. Ça agit sur la psyché des gens. Ils ont peur de ce que (les soldats) peuvent faire durant les heures de couvre-feu», raconte-t-elle, citant comme exemple les échanges de coups de feu entendus la nuit précédente, sans qu'on puisse dire d'où ils provenaient.

Avant les soldats, Daredjan et la plupart des habitants rencontrés craignaient toutefois surtout les pillards, d'origines diverses, qui rôderaient toujours dans la ville, parfois même le jour. Par contre, elle indique n'avoir été témoin d'aucune atrocité commise par les forces russes.

«Ils ne sont pas vulgaires avec nous», poursuit Bagrad Khikhalachvili, qui habite à deux pas de l'une des bases militaires géorgiennes bombardées, où les Russes ont établi leur quartier général.

«Ils ont même voulu nous donner de l'argent, mais personne ne l'a pris. Nous sommes un peuple comme ça», explique le médecin de 59 ans, qui a lui-même souvent offert des cigarettes aux soldats russes.

Depuis le début des hostilités, Bagrad ne boit «que du café et ne mange que de temps en temps. C'est pour en laisser aux plus démunis», explique-t-il.

Aide humanitaire mal organisée

Même si la base de l'alimentation se résume à du pain pour la plupart, personne ne meurt de faim à Gori, nous ont expliqué plusieurs habitants hier. Par contre, les critiques envers l'organisation de l'aide humanitaire fusent de toutes parts.

«Ils nous ont menti. Je suis ici depuis 6h ce matin. Ils disaient toujours: 'Dans une heure, dans deux heures ', mais ils ne nous ont finalement rien donné», maugrée Svetlana Markichvili, alors qu'elle quitte les mains vides les marches du centre sportif de Gori, 11 heures après son arrivée.

Pourtant, malgré les permissions parfois contradictoires des autorités russes, l'aide humanitaire arrive bel et bien à Gori depuis quelques jours. Hier matin, alors que les journalistes étaient interdits d'accès à la ville, les camions transportant des provisions offertes par des ONG internationales passaient sans problème les postes de l'armée et des forces de maintien de la paix russes entre Tbilissi et Gori.

Mais une fois sur place, la distribution est laborieuse. Artchil Tchilatchidze, 83 ans, n'a pas réussi à obtenir quoi que ce soit hier. «Certains en prennent pour cinq personnes, alors que d'autres n'ont rien, dénonce l'homme, qui se déplace difficilement. «Ils m'ont dit de revenir demain, mais j'ai répondu qu'un homme malade ne peut pas revenir tous les jours!»

«Erreurs» de cibles

Un humanitaire a reconnu hier après-midi que la situation était moins catastrophique qu'elle avait pu être décrite auparavant. «C'est détruit, mais moins que ce à quoi on s'attendait», a indiqué à La Presse Christoph Tobierwith, représentant adjoint du Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU, alors qu'il terminait une visite de la ville.

Dans le centre-ville, en suivant les indications d'une citoyenne, nous n'avons pu observer qu'un seul édifice touché par une bombe. Une bonne partie des bâtiments toutefois a eu les vitres soufflées par les déflagrations, dont le musée à la mémoire de Staline. Des trous de balles étaient perceptibles un peu partout sur les murs de la ville.

Un peu plus loin, à quelques mètres d'une réserve de chars de l'armée géorgienne attaquée par l'aviation russe, trois édifices à logements et une maison ont été fortement endommagés. Plus d'une dizaine de civils ont péri lorsque les bombes ont dépassé leur cible initiale.

Les Géorgiens du secteur rencontrés estimaient toutefois que les Russes avaient vraisemblablement toujours voulu viser des cibles militaires et qu'ils avaient parfois commis des «erreurs» en touchant les édifices adjacents.

Géorgie: désarroi sans frontières parmi les réfugiés

Publié dans La Presse le 20 août 2008 et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Tbilissi
À l’entrée de l’école numéro 11 de Tbilissi, des vêtements usagés traînent dans un bac décoré du logo de l’ONG Urgence humanitaire France. Pendant que les hommes regardent une entrevue à CNN du président Mikheïl Saakachvili, traduite en géorgien, les femmes se bousculent pour obtenir l’une des couvertures tout juste livrées par une association féminine.

Hier, les quelque 150 réfugiés entassés dans cette école du quartier défavorisé de Nadzaladevi en étaient pour la plupart à leur onzième journée de séjour forcé à Tbilissi. Il en avait fallu neuf pour qu’on leur livre des matelas et qu’hommes, femmes et enfants cessent de dormir à même le sol.

Ici, les réfugiés feignent de ne pas parler russe lorsqu’on les aborde dans cette langue. La plupart sont des Géorgiens habitant l’Ossétie-du-Sud, dont les Russes et les Ossètes ont repris le contrôle la semaine dernière, après une offensive ratée de l’armée géorgienne.

Finalement, deux hommes acceptent de discuter. «Nous vivons près l’un de l’autre, les Géorgiens et les Ossètes. Il y a des villages mixtes aussi», explique Nodar, qui craint les représailles russes et ossètes lorsqu’il retournera dans son village de Disevi, près de Tskhinvali, la capitale sud-ossète.

La discussion est interrompue quelques secondes. Un nouveau sac de vêtements vient d’arriver. Les femmes se précipitent et déchirent le sac en plastique pour mettre la main sur des vêtements à leur taille.

«Tant que les Russes seront là (en Ossétie), nous resterons ici», poursuit Aleksander, dont la maison a «probablement» été incendiée par les forces russes et ossètes, comme le reste de son village.

Malgré le conflit, les deux petits commerçants croient qu’une réconciliation est possible avec les Ossètes. «Au marché de Tskhinvali, nous marchandions ensemble», se rappelle Nodar, dont la femme est ossète. «Nous mangions, nous travaillions ensemble. Et ce sera encore comme ça quand les Russes partiront.»

«Il faut que les Russes retirent leurs armements de là», renchérit Aleksander. Selon les deux hommes, il ne fait aucun doute que la guerre a été déclenchée par les Russes et les Ossètes. L’armée géorgienne n’aurait fait que répondre à des mois de « provocations », estiment-ils. «Nous ne pensions jamais que la guerre commencerait», assure Aleksander.

Deux fois réfugiée

À l’école 195, dans le quartier Saburtalo, les réfugiés ont droit à un traitement quasi privilégié. Les citadins du coin apportent régulièrement nourriture et vêtements à leurs compatriotes venus pour la plupart de Gori, cette ville géorgienne fortement bombardée par l’aviation russe durant le conflit. Ils leur ouvrent même la porte de leur appartement le temps d’une douche.

«Je suis déjà deux fois réfugiée». Maya Mindiechvili, 38 ans, avait fui Tskhinvali en 1991, lors de la guerre d’indépendance entre l’armée géorgienne et les séparatistes sud-ossètes, pour s’installer à Gori. Le 8 août, elle quittait sous les bombes son refuge devenu maison pour l’école 195 de Tbilissi.

«Je n’ai aucune idée de ce qui est arrivé à mon édifice à logements», s’inquiète-t-elle.

Sa tante Lucia Guiounachvili, elle, sait que sa maison n’est plus qu’un tas de cendres. «On dit qu’il ne reste plus que quatre maisons dans mon village», dit la Géorgienne de 73 ans, qui habite en Ossétie-du-Sud.

Selon elle, les Russes et les Ossètes avaient préparé la guerre depuis longtemps. «Une semaine avant le conflit, ils ont fait sortir tous les femmes et enfants ossètes des villages. Ça m’a surprise et je ne savais pas pourquoi», raconte-t-elle.

La Presse ne peut toutefois confirmer cette information. D’autant plus qu’une semaine auparavant, des réfugiés sud-ossètes rencontrés à Vladikavkaz (Ossétie-du-Nord) nous avaient affirmé exactement le contraire… soit que les Géorgiens avaient évacué leurs villages d’Ossétie-du-Sud, laissant les Ossètes seuls face aux bombes. Tous assuraient également n’avoir jamais été prévenus par quiconque du déclenchement imminent des hostilités.

À Vladikavkaz et Tskhinvali, les Ossètes du Sud étaient tous convaincus que les bombardements en Ossétie-du-Sud étaient attribuables aux Géorgiens. À Tbilissi, les réfugiés géorgiens nous affirmaient l’inverse. Tout cela pratiquement dans les mêmes mots. Seuls les armées changeaient de rôle. Dans les deux cas, les civils restaient les victimes.

mardi 19 août 2008

Couverture du conflit en Ossétie-du-Sud et en Géorgie

Chers lecteurs,
comme plusieurs le savent, je suis actuellement en Géorgie, à couvrir le conflit russo-géorgien. J'étais la semaine dernière de l'autre côté de la frontière, en Ossétie-du-Nord, ainsi qu'en Ossétie-du-Sud. De mauvaises connexions internet et un manque de temps m'ont empêché de mettre sur mon blogue mes articles. Ils sont toutefois presque tous disponibles sur la section internationale du site de Cyberpresse.ca

N'hésitez pas à m'envoyer questions ou commentaires,

Frédérick

P.S.: Voici quelques liens de ce que j'ai fait jusqu'à maintenant:

mercredi 6 août 2008

L'Arménie en quête de démocratie

Article publié dans La Presse le 5 août 2008 (mais le reportage date de mai 2008, puis a été actualisé) et sur Cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Erevan

Depuis près de cinq mois, l'Arménie est plongée dans une crise politique sans précédent dans son histoire post-soviétique. La violente répression des manifestations qui ont suivi l'élection présidentielle contestée de février n'a fait qu'aviver l'ardeur des opposants au régime. Mais selon des analystes, c'est justement cette profonde remise en question qui pourrait remettre le petit pays du Caucase, longtemps considéré comme l'exception démocratique parmi les régimes autoritaires d'ex-URSS, sur le chemin de la démocratie.

En cette journée pluvieuse, l'institutrice Sona Ghavalbabunts a pris congé pour manifester contre la détention de son mari Vardan, «prisonnier politique», depuis mars dernier.

Chauffeur pour une église, il était sur la place de la Liberté d'Erevan lorsque la manifestation contre les résultats de l'élection présidentielle a tourné au drame le 1er mars: 10 morts, des centaines de blessés.

«Il avait vu à la télévision qu'on battait des gens et il a voulu aller les soutenir», dit Sona, assurant que son mari n'a pas participé à la riposte de la foule contre la police, qui tirait à balles réelles sur les manifestants.

Vardan risque maintenant de trois à six ans de prison, comme plus d'une cinquantaine d'autres protestataires arrêtés. La plupart étaient des partisans de Levon Ter-Petrossian, candidat défait à la présidentielle du 19 février. D'autres, de simples citoyens qui sentaient que leur voix n'avait pas été entendue.

Brandissant des portraits des prisonniers politiques, la centaine de personnes réunies avec Sona devant la mairie d'Erevan ne mâchent pas leurs mots. Ils détestent le nouveau président Serge Sarkissian, élu avec 52,9% des voix au premier tour, et son mentor, le chef de l'État sortant, Robert Kotcharian.

«Le 1er mars, c'était un deuxième génocide. Mais cette fois, il n'a pas été commis par les Turcs, mais par des Arméniens eux-mêmes», s'enrage Amalya, concierge dans la soixantaine, en référence aux massacres de 1,2 million d'Arméniens en 1915 par l'empire ottoman.

Après les heurts meurtriers, le pouvoir a décrété l'État d'urgence et restreint les libertés de manifester. Pour ménager ses bonnes relations avec l'Europe, le nouveau président a finalement assoupli ces restrictions le mois dernier. Mais les «prisonniers politiques» étant toujours derrière les barreaux, les grands rassemblements de l'opposition ont repris de plus belle. Et l'autoritarisme a quant à lui continué de s'installer tranquillement.

Îlot de démocratie

L'Arménie, qualifiée d'«îlot de démocratie» en ex-URSS en 1992 par les États-Unis, a-t-elle raté sa chance de devenir un exemple pour ses voisins?

«(Après la chute de l'Union soviétique), nous étions une démocratie dans le sens où la voix du peuple était écoutée. Mais après, il faut institutionnaliser la démocratie, et là-dessus, nous avons failli», explique Ashot Khurshudyan, analyste au Centre international pour le développement humain, basé à Erevan.

Toutefois, ce n'est certainement pas par une révolution «colorée» - un changement de régime acquis par la rue - que les choses pourraient changer pour le mieux, croit-il. Il prend pour exemple les résultats décevants de la révolution des roses de 2003 en Géorgie voisine et ceux de la révolution orange ukrainienne de 2004.

«La situation post-révolutionnaire est toujours moins démocratique. C'est une conséquence de la façon d'arriver au pouvoir.»

Si le mouvement populaire avait gagné le pouvoir par la rue, l'Arménie aurait pu se transformer en «pays d'Amérique latine», compare Serguey Minasyan, directeur adjoint de l'Institut sur les médias du Caucase. «On serait reparti pour un cycle de 100 ans de putschs successifs.» «Il faut changer les gouvernements par les urnes», insiste Ashot Khurshudyan.

«Nous avons besoin d'une opposition loyale. Pas envers le gouvernement, mais envers l'État, précise-t-il. L'opposition et le pouvoir doivent s'asseoir pour définir des lignes rouges qui ne doivent pas être dépassées dans le jeu politique.» Mais pour l'instant, les deux partis se boudent.

Selon M. Khurshudyan, la «perte totale de confiance» des citoyens envers le pouvoir après les violences du 1er mars forcera ce dernier à négocier s'il veut garder un semblant de légitimité.

L'Europe aussi met de la pression. Fin juin, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a jugé «insuffisantes» les concessions du président Sarkissian, qui refuse toujours d'amnistier les prisonniers politiques.

«Cette crise est une occasion, croit Ashot Khurshudyan. À la fois le gouvernement et la population réalisent qu'il y a un problème. Donc c'est une chance pour le changement.»

ARMÉNIE

Population : 3 millions d'habitants

Diaspora : Plus de 6 millions d'Arméniens hors Arménie (environ 40 000 au Canada)

Superficie : 29 800 km2 comparable à la Gaspésie)

Religion: Orthodoxe à plus de 90% Église apostolique arménienne)

PIB : 5700$/habitant, croissance de 13,7% (2007)

Entrevue à «Sans détour» #2

Entrevue à l'émission Sans détour à la radio de Radio-Canada, diffusée le 5 août 2008. Nous parlons du tandem «Bon cop, Bad Cop» Poutine-Medvedev, plus de 100 jours après leur entrée en fonction respectivement comme premier ministre et président.

En deuxième partie, nous discutons des régions séparatistes géorgiennes d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie, où la situation est devenue explosive au cours des derniers mois. À noter que contrairement à ce qui est écrit dans le petit texte sur le site de l'émission, je n'ai jamais été en Ossétie du Sud.

À écouter ici.

mardi 5 août 2008

Entrevue à «L'heure d'été»

Une entrevue que j'ai donnée le 4 août à l'émission L'heure d'été, diffusée à la radio de Radio-Canada au Saguenay-Lac-Saint-Jean, à propos de mon travail en Russie, de la Russie en général, et des différences entre le journalisme local et international.
À écouter ici.

jeudi 24 juillet 2008

Entrevue à «Sans détour»

Une entrevue sur la Russie et les Russes que j'ai donnée à l'émission «Sans Détour», avec François Bugingo, le 23 juillet 2008. Cliquez ici.

samedi 19 juillet 2008

Les jeunes marginaux dans le collimateur des députés russes

Article publié dans La Presse le 18 juillet 2008 et sur cyberpresse.ca

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Moscou
Les députés russes ne savent plus que faire pour prouver leur utilité et leur patriotisme au tout-puissant tandem Vladimir Poutine-Dmitri Medvedev. Leur nouvelle cible: les jeunes marginaux trop influencés par la mode et le style de vie occidentaux.

Le mois dernier, les parlementaires russes de la Douma (Chambre basse) ont proposé un projet de loi pour remettre la jeunesse sur le droit chemin. Leur but: faire des ados russes de bons patriotes.

Les députés estiment que le pays ne doit plus tolérer dans les écoles les accoutrements noir et rose des «emo», qui, selon ce qu'ils en savent, écoutent de la musique mélancolique et ne pensent qu'à s'ouvrir les veines. Les «gothiques», adeptes d'un autre mouvement venu des États-Unis, devront aussi enlever maquillage et habits sombres.

Plus question non plus de célébrer dans les établissements scolaires les fêtes «empruntées» à l'Occident comme l'Halloween et la Saint-Valentin.

Dans sa forme actuelle, le projet interdirait les tatouages et les perçages aux mineurs, sauf les boucles d'oreilles pour les filles. Il imposerait aussi un couvre-feu dans tout le pays pour les moins de 16 ans. Les compagnies de téléphonie cellulaire devraient même censurer tout texto entre jeunes contenant des jurons.

L'un des auteurs du projet de loi est Stanislav Govoroukhine, cinéaste et député de Russie unie, le parti du premier ministre Vladimir Poutine. Il a donné le ton lorsque le projet a été présenté: «Avec la jeune génération actuelle, il n'y a déjà plus rien à faire. Elle est perdue. Il faut sauver ceux qui ont actuellement 2 ans et ceux qui ne sont pas encore nés.»

Déconnectés

Place du Manège, à une centaine de mètres à peine de la Douma, Pavlik et ses amis - qu'il a rencontrés sur l'internet pour la plupart - flânent comme tous les soirs en cachant leur alcool à la vue des policiers. En dépit de son allure nonchalante, l'écolier de 16 ans à la frange dans le visage est bien au courant de ses droits.

«Selon la Constitution, chaque personne peut exprimer ses émotions comme il le veut, même dans ses chaussures!» lance Pavlik en pointant les siennes, à semelles basses, qu'il considère comme partie intégrante de sa personnalité.

Son amie Vera, 15 ans, croit que les politiciens sont tout simplement déconnectés. «Ils sont nés dans une autre génération, sous l'Union soviétique. Ils ne comprennent pas que nous, nous avons grandi sous d'autres lois (plus libérales) et qu'ils ne peuvent pas tout changer ça du jour au lendemain.»

À parler avec Pavlik et sa bande, on comprend mal pourquoi les politiciens craignent d'avoir affaire à des antipatriotes. Le jeune homme appuie par exemple sans hésitation Vladimir Poutine: «Un vrai homme qui n'a pas peur de dire fuck aux autres pays et qui respecte les jeunes.»

Combattre l'ennui

L'hebdomadaire Ogoniok croit savoir ce qui motive avant tout les parlementaires dans leur lutte contre la marginalité. L'ennui. Pas celui des ados, mais le leur.

«Il n'y a pas beaucoup de secteurs où les députés peuvent dire quelque chose puisque la majorité des sujets relève de l'autorité directe du Kremlin ou du gouvernement», note ainsi le politologue Nikolaï Petrov, du Centre Carnegie de Moscou.

Certains «ambitieux» concoctent donc des projets de loi pour faire parler d'eux, espérant attirer l'attention du président Dmitri Medvedev ou du premier ministre Poutine, poursuit M. Petrov. Ces projets «comportent souvent une rhétorique antioccidentale et patriotique», indique le politologue, qui, rassurant, précise que rares sont ceux qui se transforment véritablement en lois.