samedi 24 novembre 2007

Russie: un meurtre politique comme les autres

Question de donner le ton à une semaine des élections législatives en Russie, voici la traduction d’un fait divers russe encore et toujours fréquent : le meurtre politique. Le texte a été pris sur le site du journal en ligne Gazeta.ru le 24 novembre. Je l’ai traduit le plus fidèlement possible, et c’est pourquoi les formulations de phrase pourront vous paraître étranges. Pour les journalistes, ce texte est un exemple assez révélateur de la façon d’écrire un texte dans les médias russes, où on privilégie la chronologie à la hiérarchisation.


Le Daghestan vote avec des balles
(texte original en russe)

Samedi matin, à l’hôpital de la République du Daghestan (voisine de la Tchétchénie, membre de la Fédération de Russie) est décédé le leader de la section locale du Parti Iabloko, Farid Babaev. Trois jours auparavant, il avait été attaqué à l’entrée de sa maison. Ses funérailles auront lieu à Makhatchkala (la capitale daghestanaise).

Farid Babaev, contre qui a été commis un attentat il y a trois jours, est décédé ce matin [samedi], sans jamais avoir repris conscience. Vendredi soir, l’état de santé du candidat [aux élections législatives du 2 décembre] s’était grandement détérioré. Les médecins avaient commencé à préparer le transfert de Babaev à Moscou, mais ils ont finalement jugé que le voyage aurait été trop risqué. «Babaev a succombé à ses blessures, sans jamais avoir repris conscience», a indiqué l’hôpital.

Comme l’a déjà écrit «Gazeta.ru», l’attentat contre le numéro un de la liste daghestanaise du Parti Iabloko, Farid Babaev, a été commis alors qu’il rentrait à son domicile mercredi soir. Des inconnus ont attaqué le candidat vers 22h sur la rue Mira (de la Paix) à Makhatchkala, à l’entrée de sa maison. Babaev s’est vu infliger quatre blessures par balles - deux dans la tête et deux autres dans la poitrine. Les services ambulanciers ont ensuite transporté le blessé à l’hôpital central. Il a été opéré et transféré à l’unité de réanimation. Il est resté trois jours dans le coma.

La brigade d’enquête a rapidement commencé son travail sur le lieu de l’événement. Les enquêteurs ont constaté qu’on avait tiré sur le candidat avec un pistolet Makarov. Sur le lieu du crime, ils ont découvert des douilles de calibre 9mm. Pratiquement sur-le-champ, des opérations «Perekhvat» et «Voulkan-5» ont été lancées dans toute la ville. Il n’y a pas pour l’instant plus de détails sur le déroulement de l’enquête. Une enquête criminelle sous motif d’attentat à la vie d’un politicien a été ouverte.

À Iabloko, on est convaincu que la grande politique est impliquée dans la tragédie. Plus tôt, le vice-président du parti, Sergueï Mitrokhin a déclaré à Gazeta.ru que «sans l’ombre d’un doute, cette tragédie a un arrière-fond politique. Farid Babaev n’était pas impliqué dans le monde des affaires, donc on peut tout de suite éliminer la thèse d’un règlement de compte criminel,» a-t-il précisé. Mitrokhin a raconté qu’au cours des derniers mois, Babaev avait souvent fait des déclarations très critiques envers le pouvoir daghestanais et plus particulièrement contre le président de la république Moukhou Aliev.

Babaev n’est pas le premier politicien de Iabloko a être victime de la grande politique. En 2003, Iouri Chtchekotchikhin, membre de Iabloko, vice-président du Comité de défense de la Douma (chambre basse du parlement russe), rédacteur en chef adjoint du journal Novaïa gazeta et défenseur des droits humains est décédé à l’hôpital central.

Les raisons de son décès n’ont toujours pas été déterminées : la version officielle indique qu’il est décédé d’une «allergie», mais il y a de bonnes raisons de supposer que Chtchekotchikhin a plutôt été empoisonné.

C’est loin d’être la première fois qu’une campagne électorale au Daghestan se termine par des fusillades ou des attentats. Au début de l’année, lors des élections au parlement local, trois candidats de l’Union des forces de droite (SPS) ont été porté disparus, alors que le la tête de liste du Parti des patriotes de Russie, Édouard Khidirov a été gravement blessé et a dû passer toute la durée des élections dans une unité de réanimation.

jeudi 22 novembre 2007

J'ai vu... des réfugiés tchétchènes en Pologne

Reportage pour l'émission Planète, diffusé au Canal Vox de Québec dans la semaine du 19 novembre 2007

Officiellement, c’est la paix aujourd’hui en Tchétchénie. Mais les exactions et les enlèvements se produisent toujours quotidiennement dans la petite république indépendantiste du Caucase. Alors plusieurs choisissent encore de fuir la violence, si possible vers l’Europe, la terre promise. Ils sont actuellement 4 000 en Pologne, le pays de l’Union européenne le plus accessible pour eux. J'ai visité Bielany, l’un des quatorze centres pour réfugiés du pays.


video

Un grand merci à Madeleine Leroyer pour les photos et à Réjean Lavoie, caméraman désormais professionnel :-)

Un article que j'ai écrit sur le même sujet: Le calvaire des réfugiés tchétchènes

lundi 19 novembre 2007

Planète


J'ai animé la deuxième édition de Planète, notre émission télé d'information internationale diffusée au Canal Vox de Québec.

Vous pouvez la regarder sur le site de l'Agence de presse étudiante mondiale à l'adresse suivante:
http://www.apetudiante.info/spip.php?article552

Les commentaires sont évidemment les bienvenus.

dimanche 4 novembre 2007

Sotchi: le pari olympique de la Russie

Dossier paru dans le cahier «Plus» du journal La Presse, le dimanche 4 novembre. Reportage effectué en août dernier.

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Sotchi

Au cours de l'été, le comité international olympique a attribué à la surprise générale l'organisation des jeux d'hiver de 2014 à la ville russe de Sotchi. La décision était audacieuse: la station balnéaire préférée des Russes, au bord de la mer noire, ne dispose d'aucune des installations nécessaires pour accueillir l'événement. Mais la Russie compte réussir son pari pour prouver au monde entier qu'elle est redevenue une grande puissance.

Pieds nus, Ovanies Itchimilian laboure avec sa vieille charrue rouillée tirée par un cheval les champs de maïs de l'ancienne ferme collective Rossiya. «La flamme olympique devrait être environ ici, où nous nous trouvons», estime l'énergique cultivateur de 55 ans.

«Et là-bas, il y aura le grand aréna, et à côté le petit», ajoute-t-il, en regardant les plans préliminaires des installations olympiques.

Nous sommes dans les basses terres d'Imeretinsky, à 30 km du centre-ville de Sotchi. En février 2014, la planète entière aura les yeux rivés ici.

Au cours des sept prochaines années, les grands champs marécageux à moitié abandonnés cèderont leur place à cinq palais pour les sports de glace, un stade, un village olympique et un immense centre pour les médias. Sans compter les nombreux hôtels privés qui pousseront aux alentours.

Aujourd'hui, l'ancien sovkhoze (ferme collective) soviétique est entouré de quelques centaines de maisons rustiques sans gaz, chacune pompant son eau à même le sous-sol. Selon les plans, ces maisons devraient toujours être là lors des Jeux, tout comme le petit cimetière situé en plein milieu des futures installations.

La ville de Sotchi espère ne pas avoir à exproprier un seul des quelque 2000 habitants des basses terres, mais ne peut rien promettre pour l'instant, les plans n'étant pas encore définitifs.

Les habitants, pour leur part, ne savent que très peu de choses sur les grands projets qui se trament dans leur cour arrière. Et plusieurs s'inquiètent. «Qu'ils construisent ce qu'ils veulent, tant que je peux continuer à vivre ici!» lance Fyodor Fourssa, né il y a 48 ans à quelques centaines de mètres du futur stade olympique, dans une maison où il habite toujours.

De l'autre côté du village, Dmitri Boudnikov examine avec un grand intérêt les plans des futures installations, qu'il voit pour la première fois. Les seules informations dont il dispose sur les Jeux olympiques, c'est la télévision et les journaux qui les lui ont fournies, même s'il habite à deux pas des futures habitations pour les bénévoles.

«Tout le monde sait, en Russie, que lorsque quelque chose arrive, c'est l'argent qui passe en premier. S'ils veulent que tout se déroule comme prévu et que ça soit un succès, il est évident qu'ils auront à brimer les droits de certains habitants», dit M. Boudnikov, résigné.

Tous les citoyens seront respectés, assure pourtant le vice-maire de Sotchi, Konstantin Michtchenko. «La première tâche que nous a donnée le président (Poutine), c'est de faire en sorte qu'aucun citoyen russe ne se sente lésé par les Jeux.»

De gros intérêts en jeu


Mais de l'argent et des intérêts, il y en a beaucoup en jeu. Les investissements pour la construction des infrastructures dépasseront les 12 milliards de dollars, ce qui fera de ces Jeux d'hiver les plus coûteux de l'histoire.

Les différents ordres de gouvernement fourniront près des deux tiers de cette somme. Pour le reste, le Kremlin compte sur la fidélité des grands entrepreneurs russes, les «oligarques».

Avant de penser aux profits, ces milliardaires - qui ont fait fortune à la faveur des privatisations sauvages des biens de l'État dans les années 90 - investiront à Sotchi pour conserver leurs bonnes relations avec le pouvoir, estime Alekseï Moukhine, directeur du Centre d'information politique de Moscou.

«Poutine a fixé ses règles: si les oligarques ne remplissent pas leurs responsabilités sociales, ne contribuent pas au développement du pays et envoient tout leur argent à l'étranger, ils pourraient avoir des problèmes.» Sotchi est une bonne occasion pour eux de prouver leur loyauté.

À titre d'exemple, le magnat de l'aluminium Oleg Deripaska - dont la fortune est évaluée à 13,3 milliards de dollars par le magazine Forbes - s'est occupé de la construction du nouvel aéroport international de Sotchi, pratiquement terminé. Il a aussi acheté une partie de l'ancien sovkhoze Rossiya pour y installer un complexe hôtelier.

Flambée immobilière

L'annonce de la victoire de la candidature de Sotchi a provoqué une hausse vertigineuse des prix de l'immobilier.

«En 10 jours, les prix avaient augmenté de 20 %» se réjouit Vitaly Volkov, directeur adjoint de Vincent Niedvijimost, la plus importante agence immobilière de la ville.

«Il y a deux ans, lorsque nous avons déposé notre candidature, 100 m2 de terre à Imeretinsky valaient 500$, raconte le vice-maire Michtchenko. En mars dernier, c'était rendu à 50 000$. Et aujourd'hui, ça va jusqu'à 120 000$!»


Selon lui, les avantages financiers que pourront retirer ceux qui habitent à proximité des installations seront assez importants pour satisfaire même ceux qui auront à être déplacés. «Connaissez-vous un banquier qui pourrait donner un aussi bon pourcentage à ses clients?»
Mais Anaïda Kalendjab, une Abkhaze installée à Imeretinsky, n'a pas la tête à l'argent. Lorsqu'on lui dit que son terrain vaut aujourd'hui de l'or, elle répond: «Nous venons tout juste de terminer la construction de cette maison à la sueur de notre front, avec nos mains. Nous ne voulons pas partir.» Mais son sort n'est plus vraiment entre ses mains.

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KRASNAÏA POLYANA: LA NEIGE APRÈS LE SOLEIL

Sans Krasnaïa Polyana, Sotchi n'aurait jamais pu obtenir les Jeux avec son climat subtropical. Cachée du vent de la mer Noire par les montagnes du Caucase, la «clairière rouge» perchée à 500 m d'altitude est couverte de neige durant l'hiver. Aujourd'hui, le petit village se transforme à vue d'oeil. Trois des stations ultramodernes qui accueilleront des épreuves en 2014 sont en pleine construction. Les premiers remonte-pentes ont été installés en vitesse pour la visite du CIO en février. Le quatrième centre, le seul qui fonctionne à l'heure actuelle, sera complètement rénové. Sur les flancs des montagnes, encore en majeure partie à l'état sauvage, les hôtels poussent comme des champignons. Comme pour le site d'Imerintensky, la majorité des athlètes seront logés à moins de cinq minutes de leur lieu d'entraînement et de compétition.
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Sotchi, la ville schizophrène

Sotchi n'a qu'une ambition: devenir une station touristique digne de rivaliser avec celles de la Côte d'Azur et des Alpes. Mais il reste encore beaucoup à faire pour effacer les traces du soviétisme.

Olga Bergen a vu la ville se transformer radicalement depuis qu'elle s'y est installée il y a six ans. "Il n'y avait qu'un seul supermarché, un cinéma et quelques discothèques, et la promenade au bord de la mer était dans un piteux état. Tout est différent aujourd'hui. Il y a même des cafés à l'européenne", dit la propriétaire du mensuel La capitale estivale.

C'est l'arrivée du maire Viktor Kolodyajny il y a trois ans qui a insufflé un nouveau dynamisme à la ville. Il a instauré un style de gestion efficace, quoiqu'un peu autoritaire, dit Mme Bergen. «Il est un peu comme Poutine. Il explique aux entrepreneurs où et comment ils doivent investir et ils doivent faire ce qu'il dit.»

Démocratie ou non, la ville se bâtit à une vitesse effrénée. Et elle prend des allures schizophrènes: les nouveaux bâtiments de luxe rénovés à l'européenne y côtoient les austères édifices soviétiques; les prix dans les boutiques, les restaurants et les hôtels se rapprochent de ceux d'Europe, mais le service y demeure le plus souvent soviétique, brusque et indifférent aux besoins du client.

Avec ses 150 km de bord de mer, son climat subtropical et ses plages de galets, la ville est déjà considérée depuis plusieurs décennies comme la «capitale d'été» de la Russie. De Staline à Poutine, en passant par Gorbatchev, la plupart des dirigeants soviétiques et russes y ont possédé une résidence estivale où ils accueillaient les chefs d'État étrangers et les membres de leur gouvernement.

Bientôt, Sotchi attirera les touristes à longueur d'année. Mais elle est encore loin de répondre aux normes des grandes stations européennes.

Si elle se vantait dans son dossier de candidature d'être une ville «multiculturelle dénombrant plus de 100 nationalités», Sotchi ne peut se dire pour autant internationale. L'écrasante majorité des quelque quatre millions de touristes qu'elle accueille chaque année sont russes et les «minorités ethniques» de la ville sont originaires de Russie ou d'anciennes républiques soviétiques.

Même dans les lieux les plus touristiques, il est presque impossible d'être servi dans une langue autre que le russe.

«Ça change», assure Efim Biteniov, directeur régional du Comité de candidature de Sotchi 2014. «À l'école où j'étudiais, on enseigne maintenant deux langues étrangères dès la première année. Dans sept ans, ces jeunes seront nos bénévoles pour les Jeux.»

Transports défaillants

Les organisateurs des JO croient que le manque d'infrastructures a été le plus grand avantage de leur candidature. «Puisque nous n'avons rien, tout sera neuf et construit spécialement pour les Jeux», dit le vice-maire de Sotchi, Konstantin Michtchenko.

Mais ce ne sera pas un jeu d'enfants pour autant. La ville devra remplir la promesse faite au CIO par Vladimir Poutine: des Jeux «sans embouteillage». Une promesse audacieuse, compte tenu de la situation actuelle.

La seule route qui traverse le centre-ville, l'avenue Kourortny, est pratiquement paralysée en permanence par les bouchons de circulation. Les urbanistes n'avaient visiblement pas prévu l'expansion de la ville. Ils devront maintenant faire des prouesses pour élargir les routes qui longent la mer, puisqu'à moins de 100 mètres du rivage, c'est déjà la montagne.

Pas étonnant donc que 60% de l'argent investi par le gouvernement pour les Jeux sera consacré aux transports. Les 4,4 milliards serviront notamment à construire 200 km de nouvelles routes, à réparer celles déjà existantes et à acheter une nouvelle flotte d'autobus.

Une bonne partie sera utilisée pour creuser des tunnels dans les montagnes afin de relier par de nouvelles voies routières et ferroviaires le parc olympique, l'aéroport international flambant neuf qui se trouve tout près et les installations de Krasnaïa Polyana.

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JO: une arme à double tranchant

La Russie compte bien profiter de l'organisation de Sotchi 2014 pour redorer son image internationale et prouver qu'elle est redevenue une puissance planétaire. Mais comme la Chine l'apprend à ses dépends avec les Jeux de Pékin 2008, avoir les projecteurs braquées sur soi met aussi en lumière les manquements à la démocratie et les atteintes aux droits de l'homme.

«C'est une arme à double tranchant», dit Alekseï Moukhine, directeur du Centre d'information politique de Moscou. «D'un côté la Russie en retirera beaucoup d'avantages économiques et son image de puissance mondiale en ressortira grandie, mais de l'autre, elle risque d'être accusée de tous les péchés possibles par le reste de la planète.»

Plus l'échéance olympique approchera, plus les médias internationaux se pencheront sur les dérives autoritaires du Kremlin, sur les atteintes à la liberté de presse et à celles aux droits de l'homme, particulièrement dans la république séparatiste de Tchétchénie, où la situation est officiellement «normalisée».

La corruption qui gangrène le pays pourrait aussi ternir l'image des Jeux, prévient le politologue Boris Makarenko, du Centre des technologies politiques.«Il y aura de grosses sommes d'argent investis à Sotchi en une courte période de temps», rappelle-t-il.

«Mais la plupart des sommes devraient être dépensées correctement, puisque tout sera sous le contrôle direct du président», ajoute Alekseï Moukhine.

Et selon lui, le président en 2014 pourrait bien être... Vladimir Poutine. La Constitution russe lui interdit de se présenter pour un troisième mandat consécutif en mars prochain. Or, rien n'empêche celui qui fut en bonne partie responsable de la victoire de Sotchi de revenir au pouvoir à l'élection de 2012. Surtout qu'après plus de sept ans aux commandes, il jouit toujours d'une côte de popularité de plus de 70%.
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SOTCHI?

Population: 400 000 habitants

Situation géographique: À environ 1200 km au sud-ouest de Moscou, la ville s'étend sur 150 kilomètres sur le bord de la mer Noire, à la même latitude que Toronto.

Superficie : 3790 km2, dont seulement 6% sont développés.

Investissements prévus: 12 milliards de dollars américains Industries : Tourisme (4 millions de visiteurs par année) et santé (300 spas)

Foule attendue pour les Jeux : 1 million de visiteurs et 5000 athlètes