vendredi 14 décembre 2007

Lire entre les lignes du régime


Pour les journalistes, les régimes dictatoriaux et les démocraties ont au moins un point en commun: les règles – écrites ou non – de pratique du métier y sont plutôt claires. Le professionnel de l’information connaît assez précisément ses droits, ses devoirs et les limites à ne pas franchir. Mais qu'arrive-t-il lorsqu'un régime joue les faux-semblants?

Voici, en version PDF mon rapport d'intervention de fin de maîtrise en journalisme international: Lire entre les lignes du régime: le correspondant étranger en pays autoritaire

Il est intéressant et se lit bien, à mon humble avis... N'hésitez pas à faire des commentaires!

samedi 24 novembre 2007

Russie: un meurtre politique comme les autres

Question de donner le ton à une semaine des élections législatives en Russie, voici la traduction d’un fait divers russe encore et toujours fréquent : le meurtre politique. Le texte a été pris sur le site du journal en ligne Gazeta.ru le 24 novembre. Je l’ai traduit le plus fidèlement possible, et c’est pourquoi les formulations de phrase pourront vous paraître étranges. Pour les journalistes, ce texte est un exemple assez révélateur de la façon d’écrire un texte dans les médias russes, où on privilégie la chronologie à la hiérarchisation.


Le Daghestan vote avec des balles
(texte original en russe)

Samedi matin, à l’hôpital de la République du Daghestan (voisine de la Tchétchénie, membre de la Fédération de Russie) est décédé le leader de la section locale du Parti Iabloko, Farid Babaev. Trois jours auparavant, il avait été attaqué à l’entrée de sa maison. Ses funérailles auront lieu à Makhatchkala (la capitale daghestanaise).

Farid Babaev, contre qui a été commis un attentat il y a trois jours, est décédé ce matin [samedi], sans jamais avoir repris conscience. Vendredi soir, l’état de santé du candidat [aux élections législatives du 2 décembre] s’était grandement détérioré. Les médecins avaient commencé à préparer le transfert de Babaev à Moscou, mais ils ont finalement jugé que le voyage aurait été trop risqué. «Babaev a succombé à ses blessures, sans jamais avoir repris conscience», a indiqué l’hôpital.

Comme l’a déjà écrit «Gazeta.ru», l’attentat contre le numéro un de la liste daghestanaise du Parti Iabloko, Farid Babaev, a été commis alors qu’il rentrait à son domicile mercredi soir. Des inconnus ont attaqué le candidat vers 22h sur la rue Mira (de la Paix) à Makhatchkala, à l’entrée de sa maison. Babaev s’est vu infliger quatre blessures par balles - deux dans la tête et deux autres dans la poitrine. Les services ambulanciers ont ensuite transporté le blessé à l’hôpital central. Il a été opéré et transféré à l’unité de réanimation. Il est resté trois jours dans le coma.

La brigade d’enquête a rapidement commencé son travail sur le lieu de l’événement. Les enquêteurs ont constaté qu’on avait tiré sur le candidat avec un pistolet Makarov. Sur le lieu du crime, ils ont découvert des douilles de calibre 9mm. Pratiquement sur-le-champ, des opérations «Perekhvat» et «Voulkan-5» ont été lancées dans toute la ville. Il n’y a pas pour l’instant plus de détails sur le déroulement de l’enquête. Une enquête criminelle sous motif d’attentat à la vie d’un politicien a été ouverte.

À Iabloko, on est convaincu que la grande politique est impliquée dans la tragédie. Plus tôt, le vice-président du parti, Sergueï Mitrokhin a déclaré à Gazeta.ru que «sans l’ombre d’un doute, cette tragédie a un arrière-fond politique. Farid Babaev n’était pas impliqué dans le monde des affaires, donc on peut tout de suite éliminer la thèse d’un règlement de compte criminel,» a-t-il précisé. Mitrokhin a raconté qu’au cours des derniers mois, Babaev avait souvent fait des déclarations très critiques envers le pouvoir daghestanais et plus particulièrement contre le président de la république Moukhou Aliev.

Babaev n’est pas le premier politicien de Iabloko a être victime de la grande politique. En 2003, Iouri Chtchekotchikhin, membre de Iabloko, vice-président du Comité de défense de la Douma (chambre basse du parlement russe), rédacteur en chef adjoint du journal Novaïa gazeta et défenseur des droits humains est décédé à l’hôpital central.

Les raisons de son décès n’ont toujours pas été déterminées : la version officielle indique qu’il est décédé d’une «allergie», mais il y a de bonnes raisons de supposer que Chtchekotchikhin a plutôt été empoisonné.

C’est loin d’être la première fois qu’une campagne électorale au Daghestan se termine par des fusillades ou des attentats. Au début de l’année, lors des élections au parlement local, trois candidats de l’Union des forces de droite (SPS) ont été porté disparus, alors que le la tête de liste du Parti des patriotes de Russie, Édouard Khidirov a été gravement blessé et a dû passer toute la durée des élections dans une unité de réanimation.

jeudi 22 novembre 2007

J'ai vu... des réfugiés tchétchènes en Pologne

Reportage pour l'émission Planète, diffusé au Canal Vox de Québec dans la semaine du 19 novembre 2007

Officiellement, c’est la paix aujourd’hui en Tchétchénie. Mais les exactions et les enlèvements se produisent toujours quotidiennement dans la petite république indépendantiste du Caucase. Alors plusieurs choisissent encore de fuir la violence, si possible vers l’Europe, la terre promise. Ils sont actuellement 4 000 en Pologne, le pays de l’Union européenne le plus accessible pour eux. J'ai visité Bielany, l’un des quatorze centres pour réfugiés du pays.




Un grand merci à Madeleine Leroyer pour les photos et à Réjean Lavoie, caméraman désormais professionnel :-)

Un article que j'ai écrit sur le même sujet: Le calvaire des réfugiés tchétchènes

lundi 19 novembre 2007

Planète


J'ai animé la deuxième édition de Planète, notre émission télé d'information internationale diffusée au Canal Vox de Québec.

Vous pouvez la regarder sur le site de l'Agence de presse étudiante mondiale à l'adresse suivante:
http://www.apetudiante.info/spip.php?article552

Les commentaires sont évidemment les bienvenus.

dimanche 4 novembre 2007

Sotchi: le pari olympique de la Russie

Dossier paru dans le cahier «Plus» du journal La Presse, le dimanche 4 novembre. Reportage effectué en août dernier.

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Sotchi

Au cours de l'été, le comité international olympique a attribué à la surprise générale l'organisation des jeux d'hiver de 2014 à la ville russe de Sotchi. La décision était audacieuse: la station balnéaire préférée des Russes, au bord de la mer noire, ne dispose d'aucune des installations nécessaires pour accueillir l'événement. Mais la Russie compte réussir son pari pour prouver au monde entier qu'elle est redevenue une grande puissance.

Pieds nus, Ovanies Itchimilian laboure avec sa vieille charrue rouillée tirée par un cheval les champs de maïs de l'ancienne ferme collective Rossiya. «La flamme olympique devrait être environ ici, où nous nous trouvons», estime l'énergique cultivateur de 55 ans.

«Et là-bas, il y aura le grand aréna, et à côté le petit», ajoute-t-il, en regardant les plans préliminaires des installations olympiques.

Nous sommes dans les basses terres d'Imeretinsky, à 30 km du centre-ville de Sotchi. En février 2014, la planète entière aura les yeux rivés ici.

Au cours des sept prochaines années, les grands champs marécageux à moitié abandonnés cèderont leur place à cinq palais pour les sports de glace, un stade, un village olympique et un immense centre pour les médias. Sans compter les nombreux hôtels privés qui pousseront aux alentours.

Aujourd'hui, l'ancien sovkhoze (ferme collective) soviétique est entouré de quelques centaines de maisons rustiques sans gaz, chacune pompant son eau à même le sous-sol. Selon les plans, ces maisons devraient toujours être là lors des Jeux, tout comme le petit cimetière situé en plein milieu des futures installations.

La ville de Sotchi espère ne pas avoir à exproprier un seul des quelque 2000 habitants des basses terres, mais ne peut rien promettre pour l'instant, les plans n'étant pas encore définitifs.

Les habitants, pour leur part, ne savent que très peu de choses sur les grands projets qui se trament dans leur cour arrière. Et plusieurs s'inquiètent. «Qu'ils construisent ce qu'ils veulent, tant que je peux continuer à vivre ici!» lance Fyodor Fourssa, né il y a 48 ans à quelques centaines de mètres du futur stade olympique, dans une maison où il habite toujours.

De l'autre côté du village, Dmitri Boudnikov examine avec un grand intérêt les plans des futures installations, qu'il voit pour la première fois. Les seules informations dont il dispose sur les Jeux olympiques, c'est la télévision et les journaux qui les lui ont fournies, même s'il habite à deux pas des futures habitations pour les bénévoles.

«Tout le monde sait, en Russie, que lorsque quelque chose arrive, c'est l'argent qui passe en premier. S'ils veulent que tout se déroule comme prévu et que ça soit un succès, il est évident qu'ils auront à brimer les droits de certains habitants», dit M. Boudnikov, résigné.

Tous les citoyens seront respectés, assure pourtant le vice-maire de Sotchi, Konstantin Michtchenko. «La première tâche que nous a donnée le président (Poutine), c'est de faire en sorte qu'aucun citoyen russe ne se sente lésé par les Jeux.»

De gros intérêts en jeu


Mais de l'argent et des intérêts, il y en a beaucoup en jeu. Les investissements pour la construction des infrastructures dépasseront les 12 milliards de dollars, ce qui fera de ces Jeux d'hiver les plus coûteux de l'histoire.

Les différents ordres de gouvernement fourniront près des deux tiers de cette somme. Pour le reste, le Kremlin compte sur la fidélité des grands entrepreneurs russes, les «oligarques».

Avant de penser aux profits, ces milliardaires - qui ont fait fortune à la faveur des privatisations sauvages des biens de l'État dans les années 90 - investiront à Sotchi pour conserver leurs bonnes relations avec le pouvoir, estime Alekseï Moukhine, directeur du Centre d'information politique de Moscou.

«Poutine a fixé ses règles: si les oligarques ne remplissent pas leurs responsabilités sociales, ne contribuent pas au développement du pays et envoient tout leur argent à l'étranger, ils pourraient avoir des problèmes.» Sotchi est une bonne occasion pour eux de prouver leur loyauté.

À titre d'exemple, le magnat de l'aluminium Oleg Deripaska - dont la fortune est évaluée à 13,3 milliards de dollars par le magazine Forbes - s'est occupé de la construction du nouvel aéroport international de Sotchi, pratiquement terminé. Il a aussi acheté une partie de l'ancien sovkhoze Rossiya pour y installer un complexe hôtelier.

Flambée immobilière

L'annonce de la victoire de la candidature de Sotchi a provoqué une hausse vertigineuse des prix de l'immobilier.

«En 10 jours, les prix avaient augmenté de 20 %» se réjouit Vitaly Volkov, directeur adjoint de Vincent Niedvijimost, la plus importante agence immobilière de la ville.

«Il y a deux ans, lorsque nous avons déposé notre candidature, 100 m2 de terre à Imeretinsky valaient 500$, raconte le vice-maire Michtchenko. En mars dernier, c'était rendu à 50 000$. Et aujourd'hui, ça va jusqu'à 120 000$!»


Selon lui, les avantages financiers que pourront retirer ceux qui habitent à proximité des installations seront assez importants pour satisfaire même ceux qui auront à être déplacés. «Connaissez-vous un banquier qui pourrait donner un aussi bon pourcentage à ses clients?»
Mais Anaïda Kalendjab, une Abkhaze installée à Imeretinsky, n'a pas la tête à l'argent. Lorsqu'on lui dit que son terrain vaut aujourd'hui de l'or, elle répond: «Nous venons tout juste de terminer la construction de cette maison à la sueur de notre front, avec nos mains. Nous ne voulons pas partir.» Mais son sort n'est plus vraiment entre ses mains.

____________________

KRASNAÏA POLYANA: LA NEIGE APRÈS LE SOLEIL

Sans Krasnaïa Polyana, Sotchi n'aurait jamais pu obtenir les Jeux avec son climat subtropical. Cachée du vent de la mer Noire par les montagnes du Caucase, la «clairière rouge» perchée à 500 m d'altitude est couverte de neige durant l'hiver. Aujourd'hui, le petit village se transforme à vue d'oeil. Trois des stations ultramodernes qui accueilleront des épreuves en 2014 sont en pleine construction. Les premiers remonte-pentes ont été installés en vitesse pour la visite du CIO en février. Le quatrième centre, le seul qui fonctionne à l'heure actuelle, sera complètement rénové. Sur les flancs des montagnes, encore en majeure partie à l'état sauvage, les hôtels poussent comme des champignons. Comme pour le site d'Imerintensky, la majorité des athlètes seront logés à moins de cinq minutes de leur lieu d'entraînement et de compétition.
-----------------
Sotchi, la ville schizophrène

Sotchi n'a qu'une ambition: devenir une station touristique digne de rivaliser avec celles de la Côte d'Azur et des Alpes. Mais il reste encore beaucoup à faire pour effacer les traces du soviétisme.

Olga Bergen a vu la ville se transformer radicalement depuis qu'elle s'y est installée il y a six ans. "Il n'y avait qu'un seul supermarché, un cinéma et quelques discothèques, et la promenade au bord de la mer était dans un piteux état. Tout est différent aujourd'hui. Il y a même des cafés à l'européenne", dit la propriétaire du mensuel La capitale estivale.

C'est l'arrivée du maire Viktor Kolodyajny il y a trois ans qui a insufflé un nouveau dynamisme à la ville. Il a instauré un style de gestion efficace, quoiqu'un peu autoritaire, dit Mme Bergen. «Il est un peu comme Poutine. Il explique aux entrepreneurs où et comment ils doivent investir et ils doivent faire ce qu'il dit.»

Démocratie ou non, la ville se bâtit à une vitesse effrénée. Et elle prend des allures schizophrènes: les nouveaux bâtiments de luxe rénovés à l'européenne y côtoient les austères édifices soviétiques; les prix dans les boutiques, les restaurants et les hôtels se rapprochent de ceux d'Europe, mais le service y demeure le plus souvent soviétique, brusque et indifférent aux besoins du client.

Avec ses 150 km de bord de mer, son climat subtropical et ses plages de galets, la ville est déjà considérée depuis plusieurs décennies comme la «capitale d'été» de la Russie. De Staline à Poutine, en passant par Gorbatchev, la plupart des dirigeants soviétiques et russes y ont possédé une résidence estivale où ils accueillaient les chefs d'État étrangers et les membres de leur gouvernement.

Bientôt, Sotchi attirera les touristes à longueur d'année. Mais elle est encore loin de répondre aux normes des grandes stations européennes.

Si elle se vantait dans son dossier de candidature d'être une ville «multiculturelle dénombrant plus de 100 nationalités», Sotchi ne peut se dire pour autant internationale. L'écrasante majorité des quelque quatre millions de touristes qu'elle accueille chaque année sont russes et les «minorités ethniques» de la ville sont originaires de Russie ou d'anciennes républiques soviétiques.

Même dans les lieux les plus touristiques, il est presque impossible d'être servi dans une langue autre que le russe.

«Ça change», assure Efim Biteniov, directeur régional du Comité de candidature de Sotchi 2014. «À l'école où j'étudiais, on enseigne maintenant deux langues étrangères dès la première année. Dans sept ans, ces jeunes seront nos bénévoles pour les Jeux.»

Transports défaillants

Les organisateurs des JO croient que le manque d'infrastructures a été le plus grand avantage de leur candidature. «Puisque nous n'avons rien, tout sera neuf et construit spécialement pour les Jeux», dit le vice-maire de Sotchi, Konstantin Michtchenko.

Mais ce ne sera pas un jeu d'enfants pour autant. La ville devra remplir la promesse faite au CIO par Vladimir Poutine: des Jeux «sans embouteillage». Une promesse audacieuse, compte tenu de la situation actuelle.

La seule route qui traverse le centre-ville, l'avenue Kourortny, est pratiquement paralysée en permanence par les bouchons de circulation. Les urbanistes n'avaient visiblement pas prévu l'expansion de la ville. Ils devront maintenant faire des prouesses pour élargir les routes qui longent la mer, puisqu'à moins de 100 mètres du rivage, c'est déjà la montagne.

Pas étonnant donc que 60% de l'argent investi par le gouvernement pour les Jeux sera consacré aux transports. Les 4,4 milliards serviront notamment à construire 200 km de nouvelles routes, à réparer celles déjà existantes et à acheter une nouvelle flotte d'autobus.

Une bonne partie sera utilisée pour creuser des tunnels dans les montagnes afin de relier par de nouvelles voies routières et ferroviaires le parc olympique, l'aéroport international flambant neuf qui se trouve tout près et les installations de Krasnaïa Polyana.

------------------------

JO: une arme à double tranchant

La Russie compte bien profiter de l'organisation de Sotchi 2014 pour redorer son image internationale et prouver qu'elle est redevenue une puissance planétaire. Mais comme la Chine l'apprend à ses dépends avec les Jeux de Pékin 2008, avoir les projecteurs braquées sur soi met aussi en lumière les manquements à la démocratie et les atteintes aux droits de l'homme.

«C'est une arme à double tranchant», dit Alekseï Moukhine, directeur du Centre d'information politique de Moscou. «D'un côté la Russie en retirera beaucoup d'avantages économiques et son image de puissance mondiale en ressortira grandie, mais de l'autre, elle risque d'être accusée de tous les péchés possibles par le reste de la planète.»

Plus l'échéance olympique approchera, plus les médias internationaux se pencheront sur les dérives autoritaires du Kremlin, sur les atteintes à la liberté de presse et à celles aux droits de l'homme, particulièrement dans la république séparatiste de Tchétchénie, où la situation est officiellement «normalisée».

La corruption qui gangrène le pays pourrait aussi ternir l'image des Jeux, prévient le politologue Boris Makarenko, du Centre des technologies politiques.«Il y aura de grosses sommes d'argent investis à Sotchi en une courte période de temps», rappelle-t-il.

«Mais la plupart des sommes devraient être dépensées correctement, puisque tout sera sous le contrôle direct du président», ajoute Alekseï Moukhine.

Et selon lui, le président en 2014 pourrait bien être... Vladimir Poutine. La Constitution russe lui interdit de se présenter pour un troisième mandat consécutif en mars prochain. Or, rien n'empêche celui qui fut en bonne partie responsable de la victoire de Sotchi de revenir au pouvoir à l'élection de 2012. Surtout qu'après plus de sept ans aux commandes, il jouit toujours d'une côte de popularité de plus de 70%.
____________________

SOTCHI?

Population: 400 000 habitants

Situation géographique: À environ 1200 km au sud-ouest de Moscou, la ville s'étend sur 150 kilomètres sur le bord de la mer Noire, à la même latitude que Toronto.

Superficie : 3790 km2, dont seulement 6% sont développés.

Investissements prévus: 12 milliards de dollars américains Industries : Tourisme (4 millions de visiteurs par année) et santé (300 spas)

Foule attendue pour les Jeux : 1 million de visiteurs et 5000 athlètes

vendredi 5 octobre 2007

Chronique d'errance #11: du confort et de l'indifférence


(Écrite des jours quelconques)

Autour, le confort et l'indifférence de l'avenir avancé.
La vie acquise a fait perdre la perdition.
Plus rien à s'espérer.
Sinon son statu quo.
Statut. Statue, quoi.
Plus rien à se battre.
Reste à craindre à haute voix
qu'on à tout à perdre.
Reste à se croire soi
et à s'asseoir dessus.
Et le temps se perd?
Ou non.
Comment dire, quand on ne sur-sent plus rien?

Personne ne veut plus miser le tout pour le tout.
Peur du néant si lointain.
Mais le perdant est le riche qui ne mise plus rien sur un débattement de coeur.
À quoi bon la richesse d'âme si on ne la dépense pas?

Le chaos me manque.
Dans ses débordements d'âme.
Et cette cruelle profondeur millionnaire d'elle du bout des bouts de soi.
Je m'ennuie des mangeages de vie
à l'estomac sans fin
des yeux arracheurs de vérité
parce que le mal en vaut la peine

***

As-tu pris le pouls de l'inconscience?
As-tu marché main dans la main avec la misère?
As-tu rêvé d'y vivre plus fort?

As-tu pris le pouls de l'inconscience?
As-tu marché en décadence?
As-tu rêvé d'irréversible?
As-tu commis le nombrilicide?

On se perd la flamme du monde à se retrouver dans le confort et l'indifférence.
On se retrouve à se perdre, parfois.

lundi 17 septembre 2007

(Sans titre)

La page a beau être virtuelle, elle peut rester blanche.
Le temps a beau être réel, il peut ne pas exister.

De retour en même temps que l'inspiration intelligente...

- F.L.

lundi 27 août 2007

Chronique d'errance #6: Naïveté en péril

Écrite dans un parc de Rabat un 28 mai tourmenté, mouvementé. Enregistrée dans mon appartement casablancais le 2 juin. Mise en ligne après une longue réflexion.

C’est dans la bataille pour se trouver une place dans le monde que les humains grandissants rapetissent leur grandeur d’âme et perdent leur naïveté.

Et ils deviennent cyniques. Cyniques face à l’autre, croyant vraiment que c’est la seule façon de s’en sortir, d’en sortir gagnant et de faire leur place dans un monde qui ne peut être que cruel à leurs yeux.

Ils jouent. Mais ils ne s’amusent plus. Ils jouent avec les coeurs, avec les âmes des autres. Mais au bout du compte, ce sont eux qui souffrent le plus à se masquer l’intérieur de l’être. Ils finissent par avoir honte de leur coeur et de leur âme, surmaquillés pour être vendus. Pas au plus offrant, mais au moins prenant. À celui qui demandera le moins de regarder les recoins poussiéreux de ce qui fut jadis leur profondeur d’âme.

Ils jouent. Ils mettent sur la table un amour à la «pokerface» pour ne pas se dévoiler vraiment; ils friment; ils misent du vent, comme dans les jeux de stratégie et de hasard où le meilleur est celui qui s’oublie le plus la conscience et le naturel.

Peut-être est-ce une fatalité, de devenir quelqu’un à quelque part. De jouer le jeu dans un cadre établi, avec des règles de vertu qu’on ne cherche qu’à violer à tout instant, parce que finalement un jeu, c’est fait pour jouer, et des règles, c’est fait pour être violées. Parce qu’on a perdu au fil des années le sérieux de l’enfance. Oui, le sérieux de l’enfance, parce qu’un enfant ça ne joue pas, tant qu’il y a la naïveté pour le contraindre à être sincère.

Un enfant encore en enfance, ça respecte les règles de la bonne foi. Ça ne joue pas à l’amour calculé, à coup de haine réfléchie pour faire mal, de vengeance; ça ne joue pas à ces jeux malsains où l’on se fait mal en se disant que «c’est rien qu’un jeu alors ce n’est pas grave», mais qui finissent par nous détruire à petit feu. Même si c’est rien qu’un jeu. Un enfant c’est plus sérieux qu’un adulte brisé par les échecs qui le font se sentir honteux et se refermer et montrer ce qu’il n’est pas parce que ça fait moins mal si on le casse.

***

Plus je grandis, plus je dois me battre fort, me débattre pour ne pas perdre cette naïveté sincère, ce désir d’espoir, ce désir infini de croire, qui restent à mes yeux les plus beaux signes d’humanité.

Jusqu’à maintenant, je crois m’en être sorti. En naviguant à travers des mondes où je n’avais jamais à m’intégrer totalement. En recommençant presque toujours à zéro, en donnant la même chance du débutant à chacun des mondes et chacun de ses occupants de s’ouvrir sans complexe, sans peur, devant ma naïveté. Et de me laisser faire de même. Sans peur.

Il y a plein d’étoiles perdues qui combattent la désillusion, la résignation, le cynisme. Heureusement. Et il y a plein d’étoiles qui veulent s’ignorer, qui font du Mal à ne pas être capable de se faire du Bien et de faire du Bien.

***

J’ai de plus en plus mal des déceptions de plus en plus fortes, plus je grandis. La haine, les désirs de vengeance grattent sur les parois de ma tolérance et de mon désir de compréhension face aux attaques des faiblesses des autres.

J’ai peur de perdre ma naïveté.

Mais, heureusement peut-être, malgré moi, il y a encore en moi cet espoir inexplicable, intarissable, de voir naître et éclore l’humain chez chaque humain qui croise ma route.

lundi 20 août 2007

Pourquoi Poutine est populaire

(De retour de Moscou)- «À dix ans, je savais parfaitement qu’un “kontrolny”, c’est un “tir de contrôle dans la tête” pour s’assurer que la victime est bien morte. Ce n’est pas normal de savoir cela à 10 ans.»

Mon amie a grandi dans la Russie post-soviétique. En 1995, elle avait 10 ans. En plein durant les années les plus dures de la nouvelle Russie capitaliste, lorsque tuer un opposant «économique» était la norme, la normalité.

Elle se rappelle aussi d’aller au marché avec sa mère, un petit appareil pour vérifier la justesse des balances à fruits et légumes en poche. «On pouvait te donner 800g de tomates au lieu du kilo indiqué». Sur plusieurs kilos, ça fait beaucoup d’argent.

C’était il y a une décennie, dans la Russie d’Eltsine. Ou plutôt dans celle des oligarques, ces puissants hommes d’affaires qui ont fait leur fortune avec la privatisation des biens de l’État. Ce sont eux qui contrôlaient de facto le pays devant un président aux facultés affaiblies, se battant sans foi ni loi pour encore plus de pouvoir et d’argent.

C’était dans cette Russie où le rouble était loin d’être une monnaie stable, où les commerçants, même les plus petits, devaient donner un pourcentage de leurs ventes à la mafia pour être «protégés». C’était dans cette Russie où personne ne pouvait faire confiance à personne, et encore moins à l’État.

***
Au jourd’hui, l’âge d’or des tueurs à gage est terminée. Il est encore possible de commander un meurtre chez un professionnel, mais cela se fait de moins en moins souvent. Il peut même arriver que le tueur – voire les commanditaires du crime – soient arrêtés, jugés et condamnés (!).

Dans les marchés, là où les gens ordinaires achètent leur nourriture (un produit essentiel à la survie humaine, faut-il le rappeler...), les balances sont certifiées conformes par la direction des marchés.

Cette période de stabilisation après le chaos est arrivée au moment où Vladimir Poutine régnait sur le Kremlin, de 2000 à aujourd’hui. Coïcidence ou incidence? Probablement un peu des deux. Et difficile de supputer à savoir comment un autre leader s’en serait sorti à sa place. Mais il a tout le loisir de prendre à son compte les succès de la Russie actuelle. Et ses ratés peuvent être classés dans la catégorie des «difficultés de la stabilisation».

En mars 2008, il devra quitter la présidence. La Constitution russe lui empêche de se présenter pour plus de deux mandats consécutifs (ce dernier mot a son importance).

Le peuple se demande ce qu’il fera sans son leader stabilisateur, qui possède après plus de 7 ans de présidence une côte de popularité supérieure à 70%. Plusieurs lui demandent d’ailleurs de changer la Constitution pour pouvoir se présenter à nouveau en mars, mais il a à maintes reprises rejeté cette possibilité.

Cette Constitution, qui date de 1993, confère un pouvoir extrêmement fort à l’exécutif (la présidence). Vladimir Poutine semble donc indispensable aujourd’hui en Russie : pratiquement tout passe entre ses mains.
***

L’Occident dit aux Russes: Il est autoritaire, votre leader adoré!

La majorité russe répond: Peut-être, mais il a mis de l’ordre dans la maison. Les lendemains sont un peu plus sûrs. On peut se faire confiance entre nous, ne serait-ce qu'un peu. On ne se fait plus tuer pour rien ou pour peu. On mange. Et en plus, il nous a redonné une fierté d’être russe, notamment en vous narguant, politiquement et militairement.
***

Vladimir Poutine partira en mars prochain. Certains croient qu’il conservera le pouvoir en nommant un successeur qu’il pourra manipuler à sa guise, pour revenir en 2012. La Constitution ne lui empêche pas en effet de se présenter pour une troisième mandat non-consécutif des deux premiers.

D’autres croient qu’il en a assez du pouvoir, qu’il n’a jamais vraiment aimé ça, lui, l’ancien agent du KGB, qui avait toujours vécu dans l’ombre jusqu’à ce que Boris Eltsine le nomme premier ministre en août 1999.

Et de toute façon, si Vladimir Poutine a eu autant de pouvoir et a su l'utiliser, alors le prochain président en aura lui aussi assez pour devenir aussi populaire et indispensable. S’il est assez habile. Et il pourra peut-être même tenir le pouvoir assez solidement pour s’assurer que Poutine ne puisse y revenir en 2012.

Que Poutine parte définitivement ou revienne dans quatre ans, il restera pour les Russes celui qui a stabilisé la Russie et lui a redonné cette fierté perdue avec l’effondrement de l’Empire soviétique. D’où sa popularité.

Et pour la majorité des Russes – comme pour la majorité des habitants de n’importe quel pays en qui se "relève" - manger et pouvoir sortir dans la rue sans se faire tirer dessus est plus important que le «caprice» de la démocratie.

En situation de survie ou de stabilisation, la démocratie et même la justice et l’égalité ne sont pas des priorités. Quoi que puissent en penser nos idéaux. C’est pourquoi Poutine le non-démocrate stabilisateur est populaire.

vendredi 17 août 2007

Pour la suite des choses


Pour écouter l'entrevue que j'ai donnée le 16 août 2007 à Pour la suite des choses, une émission animée par Patrick Masbourian à la radio de Radio-Canada, vous pouvez cliquer ici.
C'est tout.

mardi 14 août 2007

France: l’État policier

PARIS – Il est quatre heures de l’après-midi, j’ai les cheveux frisés longs, une barbe de quelques jours, un sac en bandoulière et je me promène dans Neuilly-sur-Seine, la municipalité jadis dirigée par l'actuel président Nicolas Sarkozy.

Un homme sorti de nulle part m’aborde alors que je marche tranquillement vers nulle part.

- Bonjour monsieur, contrôle d’identité. Je vous demanderais de sortir vos mains de vos poches et de présenter vos papiers d’identité.

J’obtempère, un peu surpris. Mais en donnant mon passeport à la femme qui l’accompagnait et que je n’avais pas remarqué tout de suite, je me rappelle que j’ai des droits en tant que citoyen devant ces deux présumés policiers en civil. Seuls leurs talkie-walkie et un brassard orange avec l’inscription «police» peuvent agir comme preuves de leur appartenance aux forces de l’ordre. Je me rappelle que j’ai des droits, mais je ne me rappelle pas exactement de ces droits. Ont-ils besoin d’un mandat pour me fouiller?

- Puis-je voir vos papiers aussi s’il-vous-plaît, demandai-je poliment.
- Bien sûr. Sortez-vos mains de vos poches, me rappelle-t-il après que je les y ai remises par inadvertance.

L’agent sort son badge, que j’examine par deux fois, sans grande attention. Simplement pour montrer que je connais un peu mes droits.

- C’est un vrai, se sent-il le besoin d’ajouter.

Je me sens démuni face à ma faible connaissance de mes droits citoyens devant des gens qui m’arrêtent sans autre raison que celle de ressembler à un inoffensif consommateur régulier de drogues douces. Inoffensif, donc facile à arrêter, en cas de possession de substances illiicites. Une proie facile pour ceux qui doivent nous défendre.

- Nous voulons simplement vérifier que vous n’avez pas d’objets dangereux ou de stupéfiants, me dit-il toujours poliment et professionnellement.

Je vide mes poches, j’ouvre tous les compartiments de mon sac en bandoulière, je me laisse tripoter les coutures par l’agent. Je suis à son entière disposition, à sa merci. Calme, coopératif, soumis. Comme un bon citoyen qui accepte qu’on le dérange dans sa promenade d’après-midi au nom de la «sécurité».

- Vous êtes Canadien? Vous êtes touriste?

Je collabore, je réponds, je me dévoile. Je ne sais même pas si j’ai le droit de refuser de répondre à ces questions, à cette violation, aussi petite soit-elle, de mon intimité citoyenne. De toute façon je n’ai rien à me reprocher. Et je n’ai pas le luxe de m’attirer des troubles inutiles avec les autorités françaises, d’autant plus que j’ai bien l’intention d’attraper mon avion le lendemain. Alors je me soumets, un peu par peur, par méconnaissance de ce que je peux ou non dire et faire.

J’aurais dû leur demander s’il s’agissait d’une nouvelle technique de lutte contre le crime instaurée au cours des 100 derniers jours, depuis l’entrée en fonction du président Nicolas Sarkozy. L’ancien ministre de l’Intérieur – donc ancien «premier flic de France» - a fait de la «lutte contre l’insécurité» et du «rétablissement de l’autorité républicaine» des priorités de son premier mandat.

Entre autres mesures, il a demandé que soit établi un plan de vidéosurveillance des quartiers sensibles. Il a aussi annoncé que «les peines minimales d'emprisonnement seront applicables aux mineurs multirécivistes de plus de 16 ans» et sa ministre de la Justice, Rachida Dati, a signé un décret pour généraliser l'utilisation du bracelet électronique mobile, même «au-delà» de la libération conditionnelle.

Les mesures prises par Nicolas Sarkozy et Rachida Dati feront évidemment augmenter le nombre de détenus dans les prisons françaises, et les principaux intéressés ne s'en cachent pas.

Au 1er juillet, le nombre de détenus en France était de 61 810 personnes, le plus haut niveau depuis 2004. Le taux de surpopulation carcérale en France atteint déjà 122%.

Au nom de la sécurité républicaine française, le simple citoyen devra désormais se mettre à la disposition des forces de l'ordre à tout moment, même s'il n'est en apparence coupable, victime ou témoin de rien de particulier. Il n'a de libertés et de droits que ceux que la police lui permet d'avoir, gracieusement.

Cette idéologie est connue sous le nom d'État policier.

samedi 4 août 2007

Le calvaire des réfugiés tchétchènes

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale
Varsovie

Bon nombre de Tchétchènes qui fuient la violence faisant encore rage dans leur république se retrouvent en Pologne. Un pays qui n'a pas les moyens de subvenir à leurs besoins. Notre collaborateur raconte la détresse de ces exilés.

En fuyant la violence de sa Tchétchénie natale il y a deux ans, Zoukhra croyait pouvoir trouver la paix et un peu de confort en Pologne. Un mois plus tard, elle tentait de s'enfuir «plus loin» avec son mari, à la recherche d'un pays qui pourrait vraiment l'aider à refaire sa vie.

Zoukhra ignorait que la législation européenne lui interdit de demander asile dans un autre pays après l'avoir déjà fait dans un premier. En voulant traverser à pied la frontière polono-slovaque, elle a vite été interceptée par les gardes-frontière et expédiée au centre de réfugiés Bielany, qui porte le nom du quartier de Varsovie où il est situé.

Les conditions dans cet édifice décrépit, un ancien hôtel pour travailleurs d'usine, frôlent l'insalubrité. Chaque famille tchétchène, qui compte rarement moins de quatre enfants, n'a le droit qu'à une seule pièce exiguë et doit partager des toilettes sales et les cuisines avec les autres réfugiés.

«Ce qu'on nous donne à manger ici, c'est de la nourriture de prison! J'ai besoin de vitamines, se plaint Zoukhra, enceinte. Et c'est impossible de dormir avec tous ces enfants qui crient.»

Elle doit se débrouiller avec les 70 zlotys (27$) qu'elle reçoit chaque mois de l'État comme «argent de poche». «Je n'ai pas de vêtements, pas d'aide en surplus, je n'ai rien. On ne me donne même pas de lunettes», dit la femme de 36 ans, atteinte d'un grave trouble de la vue. «Pourquoi rester ici? Qui a besoin de nous ici? Nous vivons, nous dormons et c'est tout.»

En attendant une décision sur leur statut, ce qui peut prendre jusqu'à un an et demi, les réfugiés n'ont rien à faire de la journée dans les centres et reçoivent peu d'aide. À Bielany, il n'y a que deux travailleurs sociaux à temps plein et un psychologue une journée par semaine pour s'occuper des 340 réfugiés, souvent traumatisés par la guerre.

Malgré la fin officielle des deux conflits (1994-1995 et 1999-2000) entre l'armée russe et les indépendantistes tchétchènes, les exactions et les enlèvements de civils se produisent encore quotidiennement dans leur petite république du Caucase, qui fait partie de la fédération de Russie.

Déjà aux prises avec ses propres problèmes sociaux, la Pologne n'a pas les moyens de subvenir adéquatement aux besoins de ces réfugiés, reconnaît Tomasz Cytrynowicz, responsable des demandes d'asile au Bureau des étrangers de Pologne.

Plusieurs d'entre eux cherchent donc à aller «plus loin», illégalement, en Europe de l'Ouest ou du Nord, où les systèmes d'aide sociale sont plus généreux. «Pour la plupart d'entre eux, la Pologne n'est qu'une terre de transit», explique-t-il. Sur les quelque 28 000 à avoir demandé l'asile dans ce pays depuis 1994, il n'en reste pas plus d'un sur sept.

Ils préféreraient aller directement en Europe occidentale, mais sans argent, la Pologne est le pays de l'Union européenne le plus accessible pour eux. En quittant la Tchétchénie en train, ils traversent tout le sud de la Russie et profitant de l'absence de contrôle à leur entrée en Biélorussie, ils peuvent se rendre sans présenter leurs papiers jusqu'à la frontière polonaise.

Les plus téméraires mettent ensuite tout leur espoir et toutes leurs économies en un passeur pour rejoindre l'Allemagne en fourgonnette, et ce même s'ils voient chaque jour des compatriotes revenir bredouilles de leur tentative. Rejetés à l'Ouest, sans aide adéquate en Pologne, environ 200 réfugiés l'an dernier ont choisi de rentrer en Tchétchénie, malgré le danger.

Alkan, mère de trois enfants, compte y retourner bientôt, faute d'avoir trouvé en Pologne des soins adéquats pour sa fille de 11 ans qui ne marche plus et ne parle plus en raison d'un traumatisme de guerre.

Mais si elle retourne dans sa patrie peu sûre, c'est avant tout par défaut d'avoir les moyens d'aller rejoindre des membres de sa famille installés en Belgique, en Autriche et au Danemark. «À vrai dire, si j'avais l'argent, je risquerais moi aussi. Mais je n'ai pas cet argent. Je n'ai même pas l'argent pour retourner chez moi. Mais je me débrouillerai», assure Alkan.

Zoukhra, elle aussi, veut rentrer en Tchétchénie, même si elle y est constamment interrogée par la police et la milice du président Ramzan Kadyrov. «Que je vive ou que je meure là-bas, au moins je serai à la maison.»

lundi 30 juillet 2007

La corruption nécessaire

Moscou (Russie)

-Fred! J’ai eu mon passeport!
- Tu as payé [un pot-de-vin], donc?
- Bien sûr.

Il a attendu cinq mois pour avoir son passeport pour l’étranger (en Russie, les citoyens ont aussi un passeport intérieur qu’ils doivent toujours porter sur eux). Il a payé 500 roubles (25$ CAN) à l’État pour le passeport. Et 2000 à la fonctionnaire du service des passeports.

Il a envoyé son père pour faire plus sérieux, pour que les choses débloquent. Après cinq mois de «Ha! Votre passeport, je ne sais pas quand il sera prêt. Il faut encore obtenir l’autorisation de votre région d’origine...etc».

Son père a tout simplement demandé «C’est combien?», elle lui a répondu «Comme vous voulez». Il a mis 2000 RUB sur la table. En 15 minutes, l’autorisation de la région d’origine n’était plus nécessaire et le passeport était prêt. La photo collée, tamponnée.

Mon ami raconte que la fonctionnaire se promène dans une belle voiture flambant neuve et semble plutôt bien gagner sa vie malgré les salaires peu élevés de la fonction publique.

Je pourrais arrêter mon histoire ici. La fonctionnaire crapuleuse, le jeune homme qui rêve d’étranger, l’État dysfonctionnel. J’irai plus loin. Parce qu’il y a des explications plus complexes que le Bien et le Mal.

En Russie, plusieurs fonctionnaires sont corrompus, non seulement parce que le système bureaucratique défaillant rend possible les malversations... mais aussi parce qu’il les rend parfois essentielles pour que tout ne soit pas bloqué.

À la chute de l’URSS en 1991, les autorités de la Fédération de Russie ont eu à adopter rapidement les lois et les règles de leur nouvel État de droit. La législation de ce pays démocratique et capitaliste ne pouvait évidemment être calquée sur celle de la défunte Union soviétique. Elle ne pouvait que s’inspirer des États occidentaux qui venaient de «gagner» la Guerre froide, la guerre des modèles.

Mais transposer un modèle X dans un pays Y à la réalité tout autre ne se fait pas sans heurts.

Les fonctionnaires russes – et les citoyens – sont encore aux prises aujourd’hui avec plusieurs des contradictions de ces lois adoptées à la va-vite il y a 15 ans et que les différentes modifications législatives n’ont pas permis de corriger entièrement: le formulaire A est nécessaire pour obtenir le formulaire B... mais le formulaire B est aussi nécessaire pour obtenir le formulaire A. Et puisque personne n’a le pouvoir de soustraire l’obtention du formulaire A pour se procurer le B...on s’arrange «à l’amiable» pour contourner la loi cul-de-sac.

Le citoyen paie et obtient ce dont il a besoin, parfois encore plus rapidement qu’il ne l’aurait eu dans un système fonctionnel. Le fonctionnaire peut acheter deux places au théatre pour sa femme et lui. Et tout le monde est content. Sauf celui qui n’a pas d’argent pour payer.

Mais de toute façon, celui qui n’a pas d’argent n’a pas de pouvoir. Et ceux qui ont le pouvoir et l’argent trouvent leur compte dans les failles du système. Donc personne – ou presque – qui serait en position de rendre logique et fonctionnel le système légal n’a la volonté pour le faire ni intérêt à le faire. Et la corruption continue.

En Russie, comme dans plusieurs pays en développement, la corruption est difficile à enrayer parce qu’elle sert à la fois à créer des injustices et à en éliminer d’autres, causées par l’illogisme du système.

Quelqu’un a-t-il une solution?

mercredi 18 juillet 2007

Chronique d’errance #10: réalité vs désirs

Écrite les 17 et 18 juillet 2007, enregistrée le 18 aux petites heures, dans une Moscou trop grande pour un coeur errant exténué

Il ne faut pas accepter la dictature de la réalité sur nos désirs.

La réalité en face, ce n’est qu’un amas de peurs d’échec, de peurs de déception et de souffrance, qui veut nous empêcher de foncer plus fort et plus loin dans ce qu’on désire et mérite vraiment comme bonheur.

La réalité n’est pas vraiment plus réelle que nos désirs, alors que nos désirs, eux, sont plus désirés que la réalité. Avantage désirs.

On n’a pas à laisser la réalité exister à sa guise si elle ne cadre pas avec nos désirs véritables: nos ambitions, nos amours, nos folies. Il faut fomenter des révolutions contre elle, la mutiner, la débâtir et la reconstruire à notre image.

Si on est prêt à traverser le désert, si on est prêt à la grande marche, à tous les intempéries pour aller au bout de nos plus forts désirs, à les rendre réalité, on n’a pas le droit de laisser une peureuse réalité nous empêcher de les accomplir. Parce qu’à l’autre bout, il y a le bonheur, le vrai. Et au nom de la vie, la vraie, on n’a pas le droit de le laisser filer.

Mais il faut être prêt à faire l’effort, si on croit que ça en vaut la peine. Une réalité, ça ne se change pas les bras croisés, sans se salir, et encore moins sans batailles contre nos peurs de ne pas arriver à une nouvelle réalité satisfaisante, aboutie et accomplie, à notre image.

Il faut avoir le courage de nos sentiments. Le courage de se laisser tomber par en haut pour la force du coeur. Le courage de tout reconstruire, même si c’est de zéro, pour ce qui en vaut vraiment notre peine.

Sinon, on le regrettera à jamais. On regrettera de ne pas avoir eu le courage d’avoir vécu.

lundi 16 juillet 2007

Chronique d’errance #9: Nostalgie


Écrite et enregistrée le 16 juillet 2007 dans la cuisine du sixième étage du korpus 4 de l’Université d’État des sciences humaines de Moscou, Russie (хроника написанна и записанна 16-ого июля 2007 в кухне 6-ого этажа 4-ого корпуса РГГУ, Москва, Россия)


Il faut du courage pour revenir sur un lieu de bonheur trop fort, trop intense.

Il faut du courage, parce que ça ne sera plus jamais pareil. Mais c’est plus fort que nous, on doit y retourner.

Le décor y est encore, presque inchangé. Des détails différents, le cadre est un peu usé. Mais pour nos yeux, tout ce qui est visible, ce sont les souvenirs d’un temps hors du temps, parce que plus fort que le temps.

On pose les pieds à l’endroit précis d’une émotion qui fut trop forte. On revoit ces personnes qui en furent responsables. Leur sourire, leurs larmes, leur âme ouverte à n’en plus finir parce qu’il y a de ces lieux, de ces situations, où il est impossible d’être autre chose que soi. Soi à vif, à vive allure.

La vie quotidienne n’était pas banale dans ces lieux, parce qu’il y avait ces êtres qui nous imprégnaient de leur ouverture d’âme, étroitesse de couloir oblige.

L’amitié, l’amour, la cuisine, la fête, le temps à perdre savouré à plein esprit.

Un univers bancal en parfait équilibre avec notre instabilité de coeur. Plus fort. Plus fort. C’est tout ce qui comptait. Et à nous de vivre avec les dommages collatéraux, les coeurs échoués, les renversés, les survoltés; à nous de vivre avec les coeurs arrivés, les coeurs usés, ceux qui doivent partir, se détacher.
***
On revient un jour à ces endroits hors du temps, peut-être pour faire le point. Sur le temps. Celui d’après cette période trop forte, celui d’avant même, et surtout, sur cet instant de notre vie qui nous a tant apporté et qui ne sera plus. Une sorte de deuil, de ce présent passé, où l’on regarde ce qu’il reste dans notre présent de ce passé.

On sourit, la nostalgie dans le tapis, à la moindre réminiscence de banalité quotidienne ou de surréalité émotive ponctuelle.

On se sent faible un instant, dépourvu de ce présent.

Mais non, il ne faut pas. Parce qu’on est aujourd’hui, grâce à lui, plus fort. On sait ce que c’est le bonheur. Le nôtre. On sait mieux par où aller pour le trouver.

On porte ce passé terminé en nous, profondément ancré. Et avec lui, on continue à avancer sur notre route sinueuse de vie. Plus fort. Plus fort de soi.

Si le futur est incertain, le passé, lui, nous appartient. Et rien ne pourra nous l’enlever.

jeudi 12 juillet 2007

Pologne: politique pas très catholique

Un ancien président héros de la transition démocratique qui traite de «fils de p...» l'un de ses successeurs, un ministre de l'Éducation qui qualifie de "sales pédérastes" les homosexuels, un président «prêt à mourir» pour sa vision du système de vote dans les instances européennes, un influent prêtre qui traite de «sorcière» la première dame du pays... Bienvenue dans la jungle politique de la Pologne catholique, où les écarts de langage et la mauvaise foi sont souvent la norme.

La Pologne est dirigée depuis 2005 par les frères jumeaux identiques Lech et Jaroslaw Kaczynski, respectivement président et Premier ministre. Leur parti, Prawo i Sprawiedliwosc (Droit et Justice, "PiS"), nationaliste et conservateur, forme actuellement un gouvernement de coalition avec deux partis extrémistes, la Ligue des familles polonaises (LPR) et le parti agrarien Samoobrona (Autodéfense).

Le gouvernement Kaczynski, élu un peu plus d’un an après l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne (mai 2004), est devenue la bête noire de l’Europe. Certes, comme tous dirigeants politiques, les frères jumeaux et leurs alliés tentent de défendre les intérêts de leur pays en même temps que leurs propres intérêts partisans. Mais les dirigeants polonais, qui se disent pourtant de fervents catholiques, le font souvent avec une telle mauvaise foi qu’ils ne peuvent être considérés comme des partenaires fiables.

Avant les négociations pour le nouveau Traité constitutionnel européen à Bruxelles le mois dernier, les Kaczynski ont dit à l’Europe être «prêts à mourir» pour que soit retenu le système de la racine carrée du nombre d’habitants par pays pour déterminer le poids de chaque État dans les instances européennes, un système qu’ils étaient seuls à défendre avec la République tchèque.

Ce système de vote - qui a été rejeté - aurait pourtant désavantagé la Pologne! Mais encore plus, il aurait réduit le poids de l’Allemagne, et c’est précisément ce que cherchaient ces fils de résistants lors du Soulèvement de Varsovie en 1944 contre les Nazis. Une vengeance personnelle, quoi. L’un des sentiments que proscrivent pourtant les Saintes écritures...

Les Kaczynski, comme beaucoup de Polonais, n’ont toujours pas pardonné aux Allemands l’occupation nazie. Le Premier ministre, Jaroswlaw, est même allé jusqu’à dire que sans la Seconde guerre mondiale, «la Pologne aurait été aujourd'hui un pays de 66 millions d'habitants», alors qu’elle en compte un peu moins de 40 millions actuellement... « Nous réclamons seulement qu'on nous rende ce qui nous a été pris», a-t-il dit peu avant le Sommet européen sur le traité constitutionnel.

À l’interne

Les luttes politiques internes mènent aussi à des excès, notamment langagiers.

Il y a un mois, Lech Walesa, ancien président et chef historique du syndicat Solidarité, à l’origine du mouvement qui a mené à la chute du communisme en 1989, a qualifié de «fils de p...» le président actuel Lech Kaczynski. Il ne s’agissait pas d’un mot échappé au détour d’une émotion trop forte, puisque cette grande figure internationale de la lutte pour la démocratie a... écrit ces mots sur son blogue. Il réagissait aux propos du président, l’un de ses anciens conseillers avec qui il est désormais en brouille, qui avait déclaré que "la démocratie en Pologne a été menacée après 1989 [...] jusqu'en 1995", soit durant la période où Walesa était à la tête du pays.

En avril, l’influent prêtre Tadeusz Rydzyk, directeur de la toute aussi influente Radio Maryja (très catholique et très conservatrice) a déclaré devant un parterre d’étudiants de son école de journalisme que la femme du président était une «sorcière», parce qu’elle s’était opposée à un amendement destiné à interdire totalement l’avortement dans le pays. «Madame la présidente et l’euthanasie? Sorcière! Tu vas voir ce que tu vas voir! Si tu veux tuer les gens, commence par toi-même», a-t-il déclaré dans cette conférence fermée au grand public mais dont l’hebdomadaire Wprost a publié cette semaine des extraits. Pas très catholique...

Les autres membres de la coalition gouvernementale ne manquent pas non plus d’ajouter leur voix à ce concert d’insultes publiques qui, contrairement à dans plusieurs pays, ne finissent pas par des excuses toutes aussi publiques.

Roman Giertych, le ministre de l’Éducation, chef de la Ligue des familles polonaises (conservatrice, catholique et nationaliste) ne fait pas simplement interdire toute information sur l’homosexualité dans les écoles, comme son pouvoir le lui permet, mais il traite les gais – en public évidemment -de «sales pédérastes». La tolérance n’est-elle pas aussi une valeur enseignée dans les Saintes écritures?

Lorsque ce ne sont pas les langues qui fourchent, ce sont donc les idées. Ce même ministre de l’Éducation veut rayer Goethe (un Allemand...), Dostoïevski (un Russe...), Kafka, Gombrowicz et Conrad de la liste des lectures obligatoires dans les lycées pour les remplacer par des auteurs plus moralement acceptables et plus patriotes.

Une démocratie qui fonctionne

Le fragile* gouvernement Kaczynski pourrait être qualifié d'obscurantiste pour plusieurs mesures prises qui ont pour effet de refermer la Pologne fraîchement européenne (UE) sur elle-même.

Mais heureusement, la jeune démocratie polonaise fonctionne. Elle empêche les jumeaux de régner en roi et maître et de contrôler à leur guise la destinée du pays.

En mai dernier, la Cour constitutionnelle a invalidé la très controversée loi sur la décommunisation qu'ils voulaient instaurer. Elle visait à obliger des personnes à déclarer publiquement s'ils avaient ou non collaboré avec l'ancienne police secrète communiste (SB) avant 1989.

La plus haute instance du pays a tranché, c'est non. Les Kaczynski ne peuvent rien y faire. Si ce n'est de blasphémer contre la décision...

*La coalition gouvernementale menée par les Kaczynski pourrait tomber bientôt à la suite du limogeage le 9 juin du vice-premier ministre et chef du parti Autodéfense Andrzej Lepper, soupçonné de corruption. Son parti songe à quitter le gouvernement, qui deviendrait minoritaire.

lundi 9 juillet 2007

L'homme qui n'existe plus


Varsovie (Pologne) - Il est cet être inutile. Inutilisable. Socialement nuisible. Mais il est cet être, cet humain qui respire comme les autres - quoique difficilement - et possède les mêmes droits. Il est cet humain, ou ce qu'il en reste.

Ca aurait pu être à beaucoup d'endroits de cette ville ou d'une autre sur la Terre, mais c'est à la gare centrale de Varsovie.

Il pleut. Comme des dizaines d'autres sans-abri, il a trouvé refuge dans l'un des seuls endroits de la ville où les policiers et les commerçants ne peuvent vraiment le chasser.
Il a peut-être un certain âge, difficile à dire. Mais il a certainement un âge, parce que même les plus démunis en possède un.

Il pue. Il écoeure la normalité, même la plus sensible à son sort. Il pue à des mètres à la ronde. On souhaiterait qu'il n'existe pas, ou du moins pas à côté de nous. On s'en veut de penser cela, de souhaiter la non existence de ce malgré tout humain, mais c'est plus fort que nous. Cette odeur est plus forte que notre tolérance.

En fait, on se demande s'il existe, si son état s'appelle encore existence, s'il est conscient de son sort. On n'arrive même pas à le plaindre puisqu'on se dit qu'il ne se plaint peut-être même plus lui-même.
Il marche en se traînant lentement, douloureusement, les pieds, avec ce qu'il lui reste de réflexes de survie. Zombie. La tête baissée, le regard absent, les mains et le visage rougis par l'alcoolisme quotidien, le froid des nuits et des hivers varsoviens.

On s'étonne que le corps puisse résister ainsi, aussi longtemps, à l'autodestruction et à ce milieu qu'on laisse nous détruire à grands et petits feux.

Il finit par s'asseoir. Il a le dos courbé et le regard nulle part. Il est concentré à respirer, à haleter. On se demande s'il trouve la vie lourde. On se demande s'il trouve encore la vie. On ne peut s'imaginer qu'il imagine une issue autre que la fin de la vie.

On voudrait tellement se cacher dans l'idée illusoire qu'il pourra "s'en sortir" et vivre, mais la réalité est trop forte. Il est pourri par la vie, à en mourir vivant.

Vraiment, on s'en veut de penser ainsi, de ne plus laisser de chance à l'espoir.

Quelqu'un a déjà cherché à s'occuper de lui. La dernière fois, c'était il y a environ un mois, à en juger par sa coupe de cheveux et la longueur de sa barbe. On a voulu lui redonner une dignité, une apparence socialement normale, mais il était déjà trop tard. Le bon samaritain n'avait probablement lui-même plus vraiment d'espoir, mais il ne pouvait accepter de laisser un de ces semblables ne plus lui ressembler, dériver de l'humanité.

Soudain, cette pensée nous traverse l'esprit. Cet homme devant nous, ou ce qu'il en reste aujourd'hui, a déjà été entièrement humain. Il a déjà joui pleinement des avantages impressionnants que possède ce bipède pensant sur les autres êtres vivants.

On l'imagine jouer dans les rues de son enfance. On l'imagine rire, sourire, pleurer, parler, crier, travailler, donner, recevoir, souffrir. Aimer.

Il a été heureux, il a été malheureux. Il a senti, ressenti. Aujourd'hui, des circonstances qu'on ne connaît pas l'ont rendu homme dépourvu d'existence. Ou presque.

On s'en veut de penser ainsi. Vraiment.

En 2002, selon l'Agence gouvernementale des problèmes reliés à l'alcool, trois millions de Polonais abusaient de l'alcool, alors que 800 000 en étaient dépendants et auraient eu besoin de traitements.

samedi 30 juin 2007

Loin d’Ottawa

VARSOVIE (Pologne)- À 7 000 km d’Ottawa, le Canada est beau et muet, commandité par des compagnies privées et n’a que très peu de compte à rendre à ses contribuables.

Varsovie, ambassade du Canada. Un somptueux cocktail pour le «Canada Day», six jours à l’avance. L’événement a été devancé pour coïncider avec la visite de trois sénateurs canadiens. On en a aussi profité pour grossir l’événement en l’honneur de cette visite officielle et des 140 ans de la Confédération.

Personnel de l’ambassade, ambassadeurs étrangers, entrepreneurs polonais, politiciens, militaires, même un prêtre. Le Canada a invité «tous ses contacts» en Pologne, comme c’est la coutume dans le monde diplomatique, dit une employée de l’ambassade.

«Par contre, nous n’invitons pas les ambassadeurs des pays avec qui le Canada n’a pas des bonnes relations. Celui du Bélarus n’est pas là», explique l’employée à l’auteur de ces lignes, qui est en partie responsable de la détérioration des relations entre les deux pays.

Mais l’ambassadeur de la Syrie est là, lui, car le Canada a de bonnes relations avec ce pays où a été emprisonné et torturé le Canadien Maher Arar. Les services secrets canadien avaient transmis à la CIA des informations sur ses possibles liens avec des organisations terroristes, et les Américains l’ont déporté dans son pays natal. Il s’avéra que ces soupçons étaient totalement non-fondés.

Le Canada échange des renseignements anti-terroristes avec la Syrie, où le président Bachar El-Assad a été réélu avec 97,62% il y a un mois. En fait, ce n’était pas une élection, mais bien un référendum, avec un seul candidat, pour savoir si la population le voulait toujours à la tête de l’État pour sept ans. Comme le faisait Saddam Hussein en son temps.

La réception est une réussite, dit l’employée de l’ambassade.

Combien coûte une réception du genre, avec le quatuor à cordes, les serveurs, l’alcool, les canapés et les discours officiels? L’employée ne connaît pas la réponse. L’ambassadeur David Preston non plus. Mais il assure que tout a été fait pour réduire le fardeau des contribuables canadiens. «C’est la mode maintenant (dans les cercles diplomatiques) d’être soutenue par des commanditaires».

Une brasserie et un géant de l’agroalimentaire ont fourni nourriture et alcool pour la réception. L’ambassadeur les remercie dans son discours unilingue anglophone avec traduction en polonais.

Langue de bois

La délégation de sénateurs canadiens est venue pour «promouvoir les relations interparlementaires entre le Canada et la Pologne», dit le président du Sénat Noël Kinsella, qui répond à mes questions le plus généralement possible, en faisant bien attention de ne pas se compromettre - même positivement - et faire de vagues. Certains parleront de langage diplomatique, d’autres de langue de bois.

Tout est beau, tout est bien. On ne saura pas ce que la visite des trois sénateurs canadiens – et leurs épouses - aura apporté précisément aux relations bilatérales entre les deux pays. On ne saura rien, si ce n’est que la Pologne et le Canada «share political and social values, fondamental values of human rights and democracy» et que les présidents des deux sénats ont discuté ensemble des systèmes de sécurité sociale polonais et canadien.

Dans ces conditions, impossible de juger de la pertinence de cette visite au frais des contribuables canadiens.

De toute façon, qui posera des questions sur la visite et ses répercussions? Pratiquement personne ne saura qu’elle a eu lieu. En tant que stagiaire à l’Agence France Presse, je suis allé rencontrer M. Kinsella lors de son passage au Sénat polonais. Mais faute d’informations intéressantes à relayer au public, ne serait-ce qu’une déclaration sincère, même positive (les médias préfèrent évidemment les informations conflictuelles...), je n’ai rien écrit. Alors personne ne saura.

Loin

Nous sommes loin d’Ottawa, à l’étranger. La plupart des ambassades canadiennes font probablement attention de ne pas dépenser n’importe comment les fonds publics. Pour diminuer les coûts, certaines vont même jusqu’à vendre l’image du Canada à une brasserie danoise, comme ce fût le cas pour le «Canada Day» varsovien.

À l’étranger, le Canada officiellement bilingue est la plupart du temps unilingue anglophone. Et s’il est bilingue, la deuxième langue parlée dans l’ambassade est plutôt celle du pays d’accueil. Personne à l’interne pour faire respecter les lois sur le bilinguisme. Cela arrange presque tout le monde et Ottawa est trop loin pour que ceux qui veulent se plaindre le fasse sans craindre des répercussions et des problèmes pour eux-mêmes dans leur ambassade.

Les diplomates canadiens à l’étranger doivent jouer le jeu de la diplomatie internationale et organiser des réceptions somptueuses pour développer nos relations diplomatiques et commerciales en montrant la grandeur et la prestance du Canada.

Ils remplissent probablement aussi bien leur mission que ceux des autres pays industrialisés. Mais ils sont pratiquement laissés à eux-mêmes, pour le meilleur et pour le pire.

Le meilleur ou le pire, on ne le sait pas. Car tout le monde reste discret, muet, pour ne pas faire de vague, de peur de perdre leur position privilégiée, peut-être. On ne sait rien.

Et ceux qui ont pour rôle de s'assurer de leur transparence - Ottawa, sa vérificatrice générale et tous les autres chiens de garde, journalistes compris - sont loins. Très loins.

dimanche 24 juin 2007

Chronique d’errance #8: Visite imprévue sur le toit du monde qui nous appartient

Écrite au lendemain d’une visite sur un toit du monde, enregistrée dans mon appartement varsovien, 23 et 24 juin 2007.

Il est cinq heures du matin sur le toit d’un monde sans limite. Il est trop tard pour dormir, trop tôt pour se réveiller. On ne peut être que ce que l’on est; exister parce qu’il n’y a rien de plus vrai à faire.



Il est cinq heures et des poussières, mais peu importe, car c’est nous qui forgeons le monde, qui ne peut plus tourner sans nous.

Il y en a des qui risquent leur vie, parce que ça rapproche de soi, le danger de se perdre, de gagner la mort.

Il y en a des qui risquent leur âme à dire vrai par-dessus vrai, à éclabousser leur entourage de profondeur d’esprit indécente.

Tout le monde est à vif dans ce morceau hors du temps de vie vivante, où la surenchère d’ouverture d’âme a fait tomber les armes et coulé les larmes qui avaient à couler.

On coule tellement qu’on touche le sommet parce qu’on a fait chavirer le monde à force de l’écouter nous laisser vivre.

L’engrenage qui nous mène sur le toit du monde qui nous appartient est aussi fortuit que fortuné. Car les morceaux de vie vivante ne peuvent être planifiés. Ils partent d’une phrase qui n’a pas besoin d’être dite et aboutissent à un déroulement qui se construit au fil des instincts de chacun et de l’instinct collectif d’une bande d’humains qui ont en commun l’imprévisibilité de leur avenir collectif.

On ne peut jamais prévoir une visite sur le toit du monde qui nous appartient. Son entrée est fermée à ceux qui sont conscients de vouloir y aller. Le chemin menant à cet espace-temps de vie vivante est inconnu et, surtout, aléatoire.

Il faut se laisser porter: à gauche par le hasard, tout droit avec la folie, à droite en toute spontanéité; errer à tâton inconsciemment à coup d’instinct.

Vivre. Vivre. Sur-vivre tout ce qui nous tombe sous la main. Profiter de notre surexistence temporaire au-dessus, en dehors d’un monde réel qui cherche partout ailleurs pour se comprendre, à en oublier de s’écouter soi-même.

Vivre ce qui doit l’être, le temps d’un non-temps, sur le toit de ce monde qui nous appartient parce qu’on a osé le revendiquer et prendre en main ce qu’il avait à nous offrir.
***

Et le temps passe. Il est dix heures du matin sur la terre ferme, nous sommes loques exténués, mais le plus important est que nous avons vécu.

mercredi 20 juin 2007

Frères d’ombre

Varsovie (Pologne) – Dlugi le Polonais, Denis le Biélorusse, Frédérick le citoyen canadien et bien d’autres. Nous avons connu l’ombre ensemble, mais ce qui nous en reste, c’est la lumière.


Pas celle de l’ampoule allumée jour et nuit au-dessus de la porte de notre cellule. Je parle de cette lumière qui ne pouvait s’éteindre, même dans les moments les plus sombres de nos quinze jours à la prison d’Okrestino (mars-avril 2006), dans la dictature biélorusse. Cette lumière entretenue par la solidarité de toutes nos solitudes individuelles; cette lumière qui nous rendait plus forts que cette répression, cet arbitraire, car nous croyions profondément que c’est eux, les emprisonneurs, qui avaient tort. Pas nous.

Le hasard m’a amené à Varsovie, où j’ai pu retrouver mes anciens compagnons de cellule. Minsk est à environ 500 km. Dlugi habite dans la capitale polonaise. Denis y est en exil: à sa sortie de prison, on l’a exclu de l’Université de Minsk... pour avoir été absent trop longtemps. Il étudie maintenant à Varsovie grâce à une bourse du gouvernement polonais. L’ex-pays communiste devenu aujourd’hui une vraie démocratie, 18 ans après la chute du mur de Berlin, retire une grande fierté, bien compréhensible, à donner des leçons de démocratie à son frère slave.

Aucun de nous n’a perdu ses convictions, bien qu’elles puissent être différentes les unes des autres. Nous sommes ressortis d’Okrestino renforcis, mais pas endurcis.

La prison enlève la liberté, mais donne du temps. Elle force le retour à sa solitude, à l’introspection.

Pour les jeunes militants comme Denis – il avait 21 ans à ce moment – elle donne même la chance de maturer dans leur vision du militantisme. Il a les mêmes convictions, le même objectif qu’avant son incarcération– la démocratie en Biélorussie – mais ils sont plus réfléchis. Ils ont mûri.

Pour faire comprendre à ses concitoyens la nécessité de la démocratie, il a décidé de se montrer plus subtile, plus posé que lorsqu’il sortait dans les rues minskoises pour des manifestations éclairs visant à irriter le pouvoir.

Aujourd’hui, il veut faire du journalisme, parler des faits, pour éveiller les consciences.
Dlogi le Polonais soutenait ses «frères» biélorusses – il étudie la philologie biélorusse – et il a été jeté en prison pour les avoir aidé à fomenter une démocratie. Il ne respecte toujours pas ce régime qui le coupe de sa douce biélorusse.

Depuis sa sortie de prison et son renvoi du pays, il y est retourné une fois pour la voir, malgré les peines sévères de prison (qui se comptent en années) qui planent sur lui s’il est pris sur le territoire biélorusse alors qu’il y est interdit de séjour pendant cinq ans. «Mon coeur battair très fort» en entrant dans le pays, dit Dlugi.

Mais la dictature ne lui fait pas assez peur pour qu’il respecte ses règles. Au contraire, lorsqu’on a connu sa répression et qu’on y a survécu, elle nous fait encore moins peur.
***

Au Maroc, j’ai rencontré un ex-détenu politique des «années de plomb», une période du règne de feu le roi Hassan II marquée par une répression féroce. Driss Bouissef Rekab a passé près de 14 ans en prison. Contrairement à nous, il a goûté à la torture. La vraie. Qu’est-ce qui lui a fait le plus mal? «De penser à Lucille (sa copine) et de ne pas pouvoir la rassurer, lui parler», répond-t-il.

La prison ne lui a pas laissé de séquelles autres que physiques. Ni de haine envers ses tortionnaires. «Nous savions déjà à quoi nous attendre du régime». Ses camarades et lui, chacun dans leur solitude et encore plus, ensemble, était plus forts que le système répressif, qui allait jusqu’à devenir un acteur de second rang dans leur malheur.

Sa lutte quotidienne, il la menait avec lui-même, pour devenir une meilleure personne. À l’ombre, il a construit sa lumière, en dépit d’une dictature qui voulait lui faire broyer du noir. Peut-être même un peu grâce à elle.

Pour ma part, c’est plus le hasard jumelé à la maladresse et l’incompétence d’une dictature qui m’ont conduit à la prison «politique». Je ne peux me considérer à part entière comme un ex-détenu politique ou d’opinion.

J’ai tout de même connu, par la force des choses, l’obligation de solitude collective, les moments sombres où les quatre murs qui nous entourent réapparaissent subitement devant nous après un moment de liberté imaginée.

Et comme Dlugi, Denis et Driss Bouissef Rekab, ce qu’il m’en reste, ce n’est ni la rancune, ni la haine envers un régime qui, finalement, fait pitié à avoir si peu confiance en lui, si peur, qu’il en vient à enfermer ses opposants pacifiques.. Ce qu’il m’en reste, c’est cette lumière incandescente qui s’est construite à force d’étincelles retrouvées et rassemblées au fond d’une âme qui ne prenait plus le temps de se regarder aller au fil des jounées trop courtes.

Driss Bouissef Rekab termine son livre À l’ombre de Lalla Chafia, écrit entièrement en prison, avec cette phrase: «Si, pour arriver à ce que je suis, il me fallait recommencer, je recommencerais». Il résume tout le paradoxe de la prison politique, où si on le veut vraiment, on réussit toujours à trouver une lumière dans chaque racoin d’ombre.

mardi 12 juin 2007

Chronique d’errance #7: le temps d’une transmission de kebab

Écrite dans un café sur Nowy Swiat, à Varsovie (Pologne), le 9 juin 2007. Un peu trop précise pour une chronique d’errance, mais trop errante pour être autre chose...

Elle m’a regardé avec des yeux «Emmène-moi loin d’ici parce que j’ai encore le goût de rêver et j’ai l’espoir comme un puit sans fond». Interprétation spontanée. J’ai soutenu le regard. Juste pour voir, juste pour le comprendre en profondeur. Et elle l’a soutenu aussi.

Elle a dû me dire quelque chose comme «bon appétit» en me donnant mon kebab et un sourire.

Elle est minutieuse. Lorsqu’elle dépose la salade dans une assiette aussi jetable que sa vie, que les miennes successives, que toutes ces vies qu’on croit irremplacables mais qui le sont si facilement finalement quand on finit par les perdre ou les terminer. Chaque humain est plus fort que son monde ambiant, même s’il a peur de l’admettre. Ça fait peur d’être unique.

«Emmène-moi loin d’ici», disaient ses yeux. Je crois, du moins. Pas qu’elle n’aime pas sa vie. Elle trouve du positif dans tout, même son travail: il y aura toujours les yeux des clients pour la faire voyager dans des coeurs le temps d’une transmission de kebab; il y aura toujours cette salade à déposer avec attention pour le client qui ne s’en rendra probablement jamais pas compte mais elle s’en fout, parce que c’est à elle-même qu’elle fait plaisir en voulant faire plaisir. De toute façon, c’est mieux comme ça. Les gens ont souvent peur qu’un étranger leur fasse plaisir. Un coeur ça ne s’ouvre pas si facilement, surtout pas pour une inconnue.

Cette jeune-fille-espoir-sur-deux-pattes n’est pas seule à être unique. Et elle réussira. Sa vie, ses vies, ou autre chose. Ce qu’elle veut. Parce qu’en carburant à l’espoir – naïf-, en serrant fort dans son âme le positif des labeurs quotidiennes et même celui retranché dans un coin lumineux des grandes tragédies, elle est plus forte que la vie et ses aléas.
***

Il n’y a pas eu entre nous un mot intelligible échangé dans une lingua franca. Il n’y a pas eu d’amour, pas même de séduction. Il n’y a eu qu’un «ne lâche pas, tu n’es pas seul» réciproque, transmis par un regard interprété.

Peut-être – sûrement – ne l’a-t-elle pas interprété ainsi, ce regard. Mais je l’ai bel et bien vu grandir en bonheur à chaque miliseconde du regard où un mur de non-confiance de plus s’écroulait entre nous, ces deux inconnus remplis d’un espoir trop naïf, et nous rapprochait de l’ouverture d’âme totale.

Peut-être l’a-t-elle interprété autrement. Mais je m’en fous un peu, même si j’espère lui avoir fait du bien autant qu’elle m’en a fait. Je m’en fous, comme elle se fout qu’on ne remarque pas qu’elle dépose minutieusement la salade dans l’assiette. Elle s’en fout, même que ça l’arrange. Parce qu’elle peut ainsi donner aussi à ceux qui ont du mal à recevoir.

dimanche 10 juin 2007

Vingt-quatre heures d’Est


Varsovie (Pologne) – Il faut moins de vingt-quatre heures au jeune occidental sans avenir fixe pour comprendre pourquoi la vie à l’Est est une bénédiction pour celui qui veut vivre, sur-vivre, vivre plus fort, à la recherche constante d’une instabilité aventureuse.

L’appartement où je suis parachuté est décrépit et sale. Il compte un nombre indéterminé de colocataires.

Il y a celui pour qui à 18h, c’est toujours le lendemain d’une veille trop arrosée: les yeux vitreux, la toilette fréquente.

Il y a celui qui a travaillé sans arrêt pendant une année et qui est maintenant en chômage volontaire. Il dort dans le salon depuis deux ans avec l’autre (le lendemain de veille) et tous les «de passage» comme moi et les groupes de musiques underground biélorusses et britanniques qui y atterrissent parfois.

Et il y a le gai qui en a trop enduré dans un pays catholique conservateur où certains de ses concitoyens descendent dans les rues pour dire «oui aux hommes, non aux homosexuels!», où le vice-premier ministre Roman Giertych (chef de la Ligue des familles polonaises) qualifie sa bande et lui de «sales pédérastes» et fait interdire dans les écoles toute information sur l’homosexualité.

Il en a tellement enduré qu’aujourd’hui il provoque: il se promène le bas du corps nu dans un appartement à majorité masculine hétérosexuelle. Il laisse traîner ses jouets sexuels un peu partout. Il surjoue sa différence pour être certain qu’on la remarque, pour forcer les gens à l’accepter.

Sa chambre semble être à son image. À l’extérieur, la porte est couverte de provocation: Une grande affiche où on déchiffre quelque part le mot zoophilie; des dessins de corps d’homme. Le titre découpé de la Une du dernier numéro du magazine Polityka: «Boj sie Geja» («Aie peur des gais») fait office d’avertissement. Et à l’intérieur de sa chambre, comme à l’intérieur de lui-même probablement, il y a la religion réconfortante: de grands icônes orthodoxes (car en plus de faire partie d’une minorité sexuelle, il fait aussi partie d’une minorité religieuse) accrochés partout sur les murs. Lorsque le monde lui est trop cruel, il lui reste un Dieu qui l’aime comme il est et qui punira bien plus sévèrement ceux qui le haïssent en raison de son orientation sexuelle qu’il ne le punira lui. Il doit s’en convaincre pour survivre.

Le chômeur volontaire n’avait pas averti l’homosexuel éprouvé que je devais habiter un mois avec eux. Les hostilités d’une guerre déjà ouverte depuis un moment entre les colocs recommencent. À cause de ma présence, mais pas à cause de moi. Peu importe, je suis de trop. Une goutte qui fait déborder le vase à nouveau. Je dois partir. Au nom de la paix.

La précarité d’un pays, quoique malheureuse pour ses habitants, crée des personnages exquis parce qu’extrêmes, aux histoires folles à écouter, à raconter et à vivre.

Perdition retrouvée

Les excès, d’alcool ou autre, sont naturels dans le pays où on a rien à perdre dans la perdition. Naturel, donc prémédité. Pas par réflexion, mais par réflexe. On se détruit le sang pour se construire une soirée aléatoire où il n’y a pas de tabous parce qu’il n’y a pas de schéma pré-établi de ce que devrait être le plaisir et la réussite d’une soirée. Le bien et le mal s’allient sans complexe pour qu’on arrive à nos fins.

La première bière arrive aussi sournoisement que le premier verre de vodka. On ne se pose pas de questions existentielles et on les enfile. Naturellement. La soirée se construit, notre corps se déconstruit, au fil des possibilités. Parce que rien n’est pris pour acquis et rien n’est à rejeter. On prend ce qui passe.

On commence à l’appartement. La bière. On continue dans la rue, en marchant vers un je-ne-sais-où. La vodka. Ensuite, c’est chez des amis d’amis, quand la mère de l’un est partie. Le vin aux framboises de mauvaise qualité. Puis un bar. Et encore de la bière. Puis un appartement international. Et de l’alcool lituanien. Puis un autre bar, situé dans un appartement. Il est sans doute illégal, mais il y a de la bière.

Il est quatre heures du matin. On rentre bourré d’alcool et vide de questions parce qu’il n’y a pas de questions à se poser quand on vit à fond en attrapant ce qui passe sans se demander si ça réchauffe ou si ça brûle.

Lorsqu’on finit par s’arrêter pour comprendre ce qui s’est passé (on le fait parce qu’on est habitué de tout analyser dans notre monde natal où presque tout est compréhensible et cataloguable) ce qui nous surprend le plus, c’est d’avoir trouvé l’épisode rocambolesque complètement naturel. On a vécu et on n’a pas eu à réfléchir vraiment à comment on devrait vivre. On a simplement vécu. Carpe diem.

***

Même si la Pologne semble de plus en plus se déplacer vers l’Ouest, s’organiser socialement à grand pas, se stabiliser, elle a toujours ces relents d’Est qui nous font vivre à cent mille à l’heure et nous offrent sur un plateau d’argent des incongruités, des extrêmes envoûtants ou repoussants, mais vrais et vifs.

À long terme, on sait très bien que les fils entremêlés d’une société anarchique finiraient par nous étouffer, par nous frustrer. Mais en attendant, la jeunesse a cette capacité à se faufiler à travers les maillons étroits du chaos. Et tout y devient possible. Dans le chaos, le salut.

Le diable et la solidarité sociale

PARIS (de retour du Maroc)- Marrakech: un livreur transporte des caisses de boissons gazeuses empilées les unes par-dessus les autres. Pour déplacer sa cargaison, il soulève trois côtés de la pile à la fois et fait pivoter le quatrième. Il avance ainsi à coup de centimètres, répétant inlassablement sa manoeuvre.

Il utilise probablement cette technique de livraison depuis des années. Avec un chariot diable, il pourrait accomplir sa tâche au moins quatre fois plus vite. Mais il n’a pas de chariot diable. Pourquoi, diable? Peut-être n’y a-t-il pas pensé. Peut-être n’a-t-il pas l’argent pour en acheter un. Peu importe, le résultat est le même. Il est inefficace. Comme le Maroc. Comme les autres pays en développement. Comme le furent jadis les pays aujourd’hui développés.

Dans les carrefours giratoires, les voitures ont tellement soif d’avancement que l’anarchie de leurs assauts finit par tout bloquer. Et plus personne n’avance, jusqu’à ce qu’un policier règle les noeuds de trafic... et que tout recommence.

Pourquoi cette inefficacité? Pourquoi dans les pays en développement, chaque nouveau jour est comme le premier, comme si on n’avait pas appris des expériences, des erreurs et des succès passés?

J’ai pensé un instant que les défaillances du système d’éducation marocain expliquait cela, en partie du moins. 38% des Marocains – officiellement – sont analphabètes. Mais après, je me suis rappelé avoir vu en Russie le même genre d’inefficacité: trois employés pour un job qui en nécessiterait un dans un pays industrialisé (avec les mêmes équipements), des tâches effectuées sans aucun souci d’efficacité non seulement par rapport au temps, mais aussi par rapport à l’effort physique consacré. Or, en Russie, 99,6% des citoyens savent lire et écrire.

Je me suis aussi rappelé que le manque d’organisation et l’inefficacité gangrénait le bon fonctionnement du journal où je travaillais au Maroc. Le journal existe pourtant depuis dix ans et est mené par des intellectuels qui ont souvent étudié ou travaillé dans des pays développés. Mais chaque numéro est comme le premier. Comme si ces intellectuels n’avaient pas réussi à construire une structure solide pour ne pas tout recommencer à chaque fois.

Le manque d’éducation, mauvaise piste, donc.

Solidaire pour soi-même

En Suisse, des distributeurs de sacs plastiques sont disséminés un peu partout dans les villes pour s’assurer que les propriétaires de chiens ne laissent pas les besoins de leur animal domestique sur la voie publique. Dans les fast-food en Suède, les poubelles sont conçues pour qu’on puisse trier les déchets et recupérer ce qui peut l’être.

Ce ne sont que deux exemples qu’on pourrait croit banals, mais qui sont bel et bien significatifs. Car derrière eux se cache une volonté commune d’un groupe de personnes d’améliorer leur qualité de vie et de le faire ensemble, parce que c’est le meilleur moyen d’y arriver.

Dans nos sociétés occidentales individualistes, la solidarité sociale n’est plus – ou est moins souvent – une affaire de survie, de générosité. Elle est devenue un outil pour que chaque individu vive mieux dans son environnement. En se mettant d’accord avec ses concitoyens sur un cadre à respecter, l’individualiste peut s’épanouir par lui-même dans un système qui fonctionne le plus souvent à son avantage.

De l’autre côté, dans les pays en développement, on ne peut nier qu’il existe une forte solidarité sociale. L’esprit de communauté règne, on n’hésite pas à donner à son voisin dans le besoin – alors que chez nous on ne le connaît souvent même pas... - ou à un mendiant. Mais cette solidarité sociale en est une de survie. Elle est certes louable, très louable, mais elle ne fait que pallier les manques du jour. Les problèmes collectifs restent entiers. Et finalement, tout le monde reste seul ou seul avec ses proches: les plus pauvres sont seuls dans la bataille pour la survie quotidienne, et les plus aisés dans celle pour l’avancement personnel ou «clanique». Et rien de collectif ne se construit.

L’individualisme comme défense

Cette solidarité sociale bricolée pour survivre au système défaillant des pays en développement ne doit pas nous leurrer toutefois. L’individualisme est bien présent dans ces pays aussi, quoique sous une forme bien différente. L’individualisme y devient un mécanisme de défense face à la précarité. Et bien qu’il soit tout à fait naturel, c’est lui qui empêche la construction collective et l’efficacité. Puisque les cadres de travail ou de vie sont minimes ou inexistants, rien ne peut être pris pour acquis. Chacun essaie donc de soutirer le maximum de sa situation présente, mais personne ne veut consacrer d’énergie à bâtir quelque chose de commun - des structures - dans sa société ou son entreprise. Parce qu’il sait qu’il est peu probable qu’il en retire quelque chose.

La solidarité sociale des pays développés n’est pas innocente non plus. Elle est motivée par un ensemble de désir individuels d’amélioration de condition de vie. Elle est soutenue par des structures en lesquelles les citoyens peuvent avoir confiance. Ils sont donc prêts à y mettre de l’énergie.

Plus les lendemains seront sûrs dans les pays en développement, plus leurs populations tenderont vers cet individualisme «encadré» qui finalement sert une solidarité sociale «constructive».

Et à ce moment, le livreur de boissons gazeuses marocain aura son chariot diable. Parce que son patron et lui-même pourront penser plus loin que la fin de la journée.